jeudi 25 juillet 2019

L'ÎLE D'OLÉRON ....





LES MOULINS OLERONNAIS









Traditionnellement, les maisons d'Oleron sont blanchies à la chaux. C'est ainsi que nous les avons connues. Il n'en a pas toujours été ainsi. En Oleron comme ailleurs, autrefois, régnait la plus grande fantaisie. Chaque façade, de chaque maison, pauvre ou riche, comme partout ailleurs, était ornée d'ocre,de violet, de rose ou de gris. C'est pour une raison bien précise que les choses ont changé ...



En ce temps-là, il y avait en Oleron trois mille deux cent quatre vingt cinq arpents de terres cultivées, onze mille trois cent cinquante six quartiers de vignes labourables, onze cent quatre vingt douze vaches, deux cent soixante dix huit boeufs, quatre mille huit cent neuf moutons et brebis, cinquante neuf moulins à vent, treize mille deux cent vingt quatre habitants ... Et ... trois cent quatre vingt dix bourriques. ...








C'est peu ... Je parle pour ce qui est des bourriques ... Quant aux ânes de toutes espèces, il n'en manquait point dans tout le royaume. Ce temps-là, en effet, était celui, ( On en a partout conservé le souvenir, en Saintonge et dans l'Aunis ...) Ce temps là était celui où, allègrement, on s'égorgeait partout à propos de bondieuseries. Protestants et Catholiques, respectivement sûrs de leur doctrine, rivalisaient d'ardeur pour envoyer leurs voisins en Paradis, faisant assaut de civilités pour hâter un si heureux événement. Oleron, par hasard diront certains, par intelligence prétendront les autres, avait jusque là été épargnée.




Agrippa d'Aubigné, Calviniste, natif de Pons, ville fortifiée sur la route de Saintes à Bordeaux écrivait Les Tragiques. Il portait pourpoint de dorures et large fraise sous le menton ...Tragique époque, en effet, Catherine de Médicis venait de faire assassiner à Paris trois mille protestants pour fêter la Saint Bathélémy. Le roi de Navarre, qui venait d'épouser sa Margot, ne sauva sa vie qu'en abjurant. Aggrippa d'Aubigné écrivait Les Tragiques à la pointe de l'épée, en ravageant la Saintonge et le Bordelais.

Je ne sais si ce fut ce grand poète qui vint en Oleron ... Et puis qu'importe ... Je ne sais si le Seigneur dont je veux conter l'histoire était même Catholique ou Réformé ... Ne cherchons point à le savoir ...

Un certain Sire, donc, Romain ou Calviniste, après avoir ravagé le littoral, entreprend de traverser le coureau pour faire entrer les Oleronnais en Paradis eux-aussi. Pour préparer son temps, fort précieux, il envoie des émissaires précurseurs. Ils débarquent au soir et, pendant toute la nuit, ils s'affairent de leur mieux. Le travail fut fait et bien fait. On n'avait oublié aucun de ceux que l'on promettait d'occire. Chaque maison occupée par une famille du clan adverse fut badigeonnée de blanc... Les fours à chaux ont toujours été nombreux dans la région ... Point de temps perdu, au premier rayon du soleil le Seigneur et ses rêtres sauraient où aller. L'affaire fut menée rondement et avec habileté ... Personne ne s'en aperçut ... C'était réellement du travail bien fait !






On avait compté sans la Providence, qui, parfois, fait bien les choses. On avait compté sans Deny, braconnier de son état, qui avait coutume de poser ses nasses à anguilles dans les fossés, tous les soirs, et de les relever chaque matin ...

Il était Protestant, mais là n'est pas l'objet. En tout cas, c'était un brave homme, chacun pouvait en convenir. Sous l'astre de la nuit, il voit briller avec éclat les façades blanchies. Il se doute de ce qui se passe. Il court d'une seule traite jusqu'au moulin où ses corréligionnaires ont l'habitude de se réunir. Il raconte l'histoire, d'une seule traite, sans reprendre souffle. Ne sachant quel parti prendre, ils se mettent tous en prière. Dieu les entendit semble-t-il ...



L'ouragan se leva brusquement, alors que rien ne l'annonçait. Il enveloppa de son souffle toute l'île, de la pointe de Maumusson à la pointe de Chassiron.

Ah! Ce fut vite fait ... Pas le temps d'en parler ... Les moulins ... Et vous vous souvenez qu'il y en avait cinquante neuf en oleron ... Tous les moulins de l'île se mirent à tourner, à tourner furieusement ... On dit que c'est depuis ce temps-là que leurs ailes sont brisées. En un rien de temps, ils étaient tous vidés de leur farine.

            
Le matin, qui fut bien surpris ? _ Ce fut notre triste Sire : Au premier rayon dardé par le soleil, les maisons de l'île d'Oleron apparurent toute, toutes sans exception, éclatantes d'une même blancheur ...

Fort marri, il repartit vers d'autes cieux. C'est ainsi que, pour cette fois-ci, Calvinistes et Catholiques Romains évitèrent de s'entr'égorger ... Pour cette fois-ci ...

C'est en souvenir de cela que les Oleronnais ont pris l'habitude de reblanchir leurs façades à chaque printemps.


                                    *


Ce fut une époque de folie, de fureur et de sang. En mille cinq cent cinquante deux naquit , de parents Réformés, dans cette Saintonge qui fut si longtemps anglaise, près du donjon de Pons, Théodore Agrippa d'Aubigné. Il est resté, sans aucun doute, l'un des plus grands, sinon le plus grand parmi les grands poètes français, encore que son nom soit méconnu ... Par la parole, par la plume et par l'épée, il fut de tous les combats. Compagnon d'Henri de Navarre, lequel devait devenir Henri Quatre, il fut poursuivi par l'Inquisition. Il dut fuir à Montargis, à Giens, à Orléans. De retour en Saintonge, il se mit, comme simple soldat au service de la cause protestante. Il se battit à Jarnac, Roche-Abeilles, Pons ...


_ " Oh la ! Mon cheval, nous avons bien galopé et beaucoup trotté ... L'heure est venue de reposer nos corps et, pour moi, de saisir la plume ... Déposons l'épée. "


Mais la plume est une arme encore et le style ne saurait être celui des oisifs, des "lépreux de la cervelle"... On ne peut rire "ayant sur soi sa maison démolie". Dans un monde où l'ordre naturel est renversé, où les rois ne sont plus des rois, où les juges sont criminels, où les classes dirigeantes sont corrompues, le poète, pas plus que le soldat, ne trichera ...


"Si quelqu'un me reprend que mes vers échauffés
Ne sont rien que de meurtre et de sang étoffés,
Qu'on n'y lit que fureur, que massacre, que rage
Qu'horreur, malheur, poison, trahison et carnage,
Je lui réponds : Ami, ces mots que tu reprends
Sont les vocables d'art de ce que j'entreprends. "


L' heure est aux pendaisons d'Amboise, aux massacres de Vassy, à ceux de la la Saint-Barthélémy. La Saintonge où les partisans de la Réforme sont nombreux est particulièrement touchée par les combats, les luttes, les guerres, les incendies, les hécatombes. Agrippa d'Aubigné vint-il en Oleron ?



Dans notre île, les Réformés étaient nombreux. La plupart des églises furent démolies, il n'en resta pas pierre sur pierre. Ce fut le cas, tout particulièrement, pour l'église de saint-Denis. Selon les périodes, selon les moments, on s'égorgea, alternativement, entre Catholiques et Protestants.

Il y avait en Oleron trois mille deux cent quatre vingt cinq arpents de terres cultivées, onze mille trois cent cinquante six quartiers de vignes labourables, onze cent quatre vingt douze vaches, deux cent soixante dix huit boeufs, quatre mille huit cent neuf moutons et brebis, cinquante neuf moulins à vent, treize mille deux cent vingt quatre habitants et ... trois cent quatre vingt dix bourriques ...

C'est peu ... Je parle pour ce qui est des bourriques ... Les habitants ? _ Ils devaient bien être aussi sots, mais pas plus, que dans le reste du royaume, ce qui représente déja un nombre conséquent, vu la façon dont ils se conduisaient.



Agrippa d'Aubigné arborait le pourpoint doré. Sa fraise de dentelle lui haussait le menton. Il faut imaginer que bien des Barons , des Ducs et des Princes portaient aussi la fraise ... Ce n'était guère favorable, semble-t-il, à l'acuité de leur jugement. Passe encore qu'ils portent de la dentelle, si, au moins, ils n'avaient point manié la dague et porté l'épée.



                                *


Au moment où commence mon histoire, et je me moque bien qu'on la tienne pour fantasque ou réelle ... Où est le fantasque en cette affaire ? ... Au moment où commence mon histoire, Protestants et Catholiques, dans la Saintonge toute entière rivalisent d'ardeur pour envoyer en Paradis leurs voisins. En Oleron, les villages n'ont pas encore été atteints par cette folie ... On saura se rattraper par la suite et de belle manière !


_" Oh là, mon cheval ! Oh ! "


Une troupe ... Une horde de soldats parvient à la Pointe du Chapus. Leur chef était-il Catholique ou Protestant ? _ Je ne sais ... Et puis, après tout qu'importe ! Je ne sais quelle était la religion du Seigneur qui arrivait là et je ne veux pas le savoir. C'était juste après la Saint-Barthélémy, Henri de Navarre venait juste d'épouser sa Margot; il n'avait sauvé sa vie qu'en abjurant. Agrippa d'Aubigné écrivait Les Tragiques . L'Aquitaine et la Saintonge étaient ravagées.




Un certain Sire, donc, Romain ou Calviniste, ayant tout détruit sur le littoral, entreprend de passer le coureau pour expédier en Paradis ceux qui ne partagent pas ses idées. Pour économiser son temps, fort précieux, et afin qu'il lui en restât pour quelque repos et pour la rédaction de quelque poème peut-être, il envoie des émissaires en éléments précurseurs. Pour sa part, il demande qu'on dresse sa tente et qu'on lui trouve du vin et des huîtres . On en trouve en abondance ... Allons, la nuit sera bonne et la journée du lendemain sera vigoureuse ! On boit, on mange, on dort.




Pendant ce temps, les éclaireurs s'embarquent sur des coques de noix. Profitant du voile de brume ils prennent pied aux environs du rocher d'Ors. Pendant toute la nuit, ils s'affairent de leur mieux ... Ils ne sont guère nombreux, mais la plus grande ardeur les anime, le travail fut fait et bien fait : On n'oublia aucun de ceux que l'on se promettait d'occire ... Chacun, muni d'un seau de bois et d'un gros pinceau, badigeonna de blanc les façades des maisons appartenant aux gens du clan adverse. Point de temps perdu ... Au premier rayon du soleil le Seigneur, ayant passé la mer, saurait où mener ses reîtres, où bouter le feu, où porter l'épée ou bien la dague. Personne ne s'était réveillé. Personne ne s'était aperçu de ce que l'on avait fait ... C'était réellement du travail bien fait !



On avait compté sans la Providence, qui, parfois, fait bien les choses ... On avait compté sans Denys, le bossu, braconnier de son état ... Il avait coutume de poser sa nasse à anguilles, le soir, dans le fossé, et de revenir la chercher au petit matin. Il était Calviniste, mais là n'est point l'important, c'était en tous cas un fort brave homme, chacun pouvait l'attester.





Le petit bossu, avec ses sabots de bois, couvert d'un mauvais bonnet et d'une méchante vareuse de toile, jette sa nasse à l'eau, sous les branches d'un pied de tamarin. En écho au bruit qu'il a fait, il entend courir et chuchoter. Il rampe jusqu'au bout du ruisseau, tout près des premières maisons du village ...Il a tout vu ... Il a tout compris ! Il cavale d'une seule traite jusqu'au moulin où ses coreligionnaires ont l'habitude de se réunir. Il raconte son histoire, sans reprendre son souffle.



_ " ... Et pas une maison de nos amis n'a été épargnée ... La mienne comme les vôtres ... Toutes, toutes marquées de blanc ! "


Il y a là Dandonneau, le marchand de vin, Michon, le Notaire, le grand Caron, avec sa femme et son fils, le menuisier, le forgeron, le charron, le berger et la bergère, huit ou dix fermiers et fermières, riches ou misérables, un pêcheur, le bûcheron, le boulanger ... Et le bon-à rien que tout le monde aime bien comme il est ... Ils portent chapeaux noirs et vêtements sombres. Ils ont tous la Bible à la main. Ne sachant que faire, ils se jettent à genoux et se mettent en prière ... Dieu les entend, semble-t-il :




... Brusquement, le vent se lève ... Rien ne l'avait annoncé ... Un vent ! ... Mais un vent d'une puissance à nulle autre pareille ... Un vent d'apocalypse pour le moins, venant du plus profond de l'univers. Un vent qui saisit, qui enveloppe toute l'île, de la pointe de Maumusson jusqu'à la pointe de Chassiron ...



                                *




Ah ! ... Ce fut vite fait ... En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire ou l'écrire ... Les moulins ... Il faut se souvenir qu'il y avait cinquante neuf moulins en Oleron, ( Il n'en reste aujourd'hui que quelques uns, encore sont-ils décoiffés, pour la plupart. ) ... Tous les moulins de l'île se mettent à tourner, à tourner en vrombissant furieusement ... Certains racontent que, dès ce temps-là, plusieurs moulins en eurent les ailes brisées, les bardeaux de leur toiture arrachés ... En un rien de temps, tous les moulins étaient vidés de leur farine !



Le matin venu, qui fut bien surpris? Ce fut notre triste Sire, passé du Chapus en Oleron ... Au premier rayon du soleil, les maisons de l'île lui apparurent toutes, sans exception, éclatantes d'une même blancheur ...
Il repartit, fort marri, vers d'autres pays. C'est ainsi que, pour cette fois, Catholiques et Calvinistes restèrent en paix.




C'est en souvenir de ces faits que les Oleronnais ont pris l'habitude de blanchir leurs façades à la chaux, chaque printemps. Auparavant, elles affichaient, comme ailleurs, la plus grande fantaisie, ornées d'ocre, de violet, de rose ou de gris ...




( A propos ... Saviez-vous qu'Aggrippa d'Aubigné, le Saintongeais, était le grand-père de Madame de Maintenon - qui épousa Louis XIV ? )



lundi 22 juillet 2019

QUAND LA MER SE RETIRE .....

Quand la mer se retire …
                                          moire de Cendrars

















Quand la mer se retire
Tiède
Douce
Quand la mer se retire
Calme et sans bruit
L’éclair d’un petit poisson d’argent
Soleil partout sur le sable et sur les roches
Soleil maître !

Tout à coup la marée renverse
Du sable sec flotte
Du sable flotte en léger nuage
C’est la mer qui monte
La mer des Sargasses

Laminaires …
Tout à coup la mer des Sargasses
Monte insensiblement
Sans bruit
Irrésistiblement
Les laminaires se déroulent et virent

Tiède
Calme
Inéluctable
Inéluctable la mer

Pourquoi pensai-je ici à la mer des Sargasses ?
Nager parmi les laminaires ?
Inéluctablement
Laisse aller …
Laisse aller …

Révolte n’est point de mise
Carapaces pinces griffes
Crabes

Voilà Docteur
La marée remonte sur le sable
Sans bruit







« Laisse aller …
Laisse aller », disait Myriam
Et Blaise, doucement, glissait
Vers la Mer des Sargasses …

DES VOILIERS SONT VENUS ....




DES VOILIERS SONT VENUS ...






ODE À LA POLYNÉSIE



             DES VOILIERS SONT VENUS ...








Que les vents nous soient propices et la vague

           Que le ciel nous soit sans voile

               Les astres bien visibles









                Je dirai l'aventure

de celui qui le premier lança la pirogue dans la               

                                                                 passe

               au-delà du récif

           Pirogue de bois cousu

             et creusée au feu









Mais que l'on préserve l'homme de mémoire

Celui qui sait les chemins au miroir

                                                        de la mer

           Celui qui sait les îles

                  les tortues

      les grands poissons pélagiques

                                      pour l'hameçon de nacre









Que l'on préserve celui-là car il sait la famille

                              les offrandes propiciatoires

                              aux tables de pierre

                 Il sait le mot

              Il sait le chiffre









Mais s'il faillit

                       qu'on le pousse au ravin

                       et puis qu'on le lapide

Que son fils à son tour nous récite les chemins

                       pour la pirogue double









Que les vents nous soient propices et la vague

         Que le ciel nous soit sans voile

                les astres bien visibles

Conditions pour nos longs périples par voies

                                                       maritimes

               d'une extrémité à l'autre

              et vers les deux continents









                      Écaille de tortue

         et l'espadon couché sur le flanc

           L'eau des noix pour nos soifs

           leur amande pour nos faims









J'ai chanté l'aventure

de celui qui le premier lança la pirogue dans la

                                                                  passe

                      au-delà du récif

     Que l'on préserve l'homme de mémoire

Celui qui sait les chemins au miroir de la Mer









             Je dirai les découvreurs

             chargés de l'inventaire

venant sur leurs navires aux longues antennes

Hommes très calmes veillant l'horloge et veillant

                                                                 l'aimant

Et c'est toujours de l'homme qu'il s'agit et ceci

               d'où qu'il vienne









Voiles tendues de ferveur

Navires de grands capitaines

enregistreurs de songes et de merveilles

et leurs suites de toutes sortes

de manipulateurs d'instruments d'optique

d'oiseleurs piégeant la comète au miroir

descripteurs de plantes épiphytes

transcripteurs de mythes et de légendes

décrypteurs de masques et de pétroglyphes









Leurs équipages étaient gens de peu d'aloi

               marqués par le sel

    hommes à l'haleine forte d'ail et de tafia

                           
        joueurs de dès sentant le suint

          et vifs à l'éclair de la lame









Plusieurs disparurent aux resserrements des

                                                             détroits

               Au plus profond des ans

        Et c'est matière encore à suspiscion









                  J'ai chanté les découvreurs

                    Chargés de l'inventaire









                     Vieil augure à la sphère

                     sous le nid du corbeau

                 La Mer est sulfure de cristal

                                         Corymbes

                    Les fleurs sont d'acier

                                        Paillettes

                   Verreries de Venise

                  et la lune y coule son tain









               La hulotte est au hunier

               guettant les iridescences

                 L'étoile est présage

   et la lueur nous est prémice pour faire valoir

                                           aux tables de la Mer

nos droits de préciput

                                     nos titres de préemption

                            Héritage









           Vieil augure à la table des cartes

  dessinant la précession au plan de l'écliptique

            au parchemin du planisphère

              Où le stigmate de la pointe ?









              Voiles tendues de ferveur

            Navires de grands capitaines









Je dirai ceux du Livre

                                       et ceux de la Parole

  Hommes sans épouses et de peu de bagages

                                        main en supination

Leurs équipages levèrent les avirons vers le ciel

          Leurs bouches étaient sanglantes

Ils avaient la carie aux dents









                La chaloupe fut au récif

                portée par la septième vague

               celle qui monte aux murailles

                   Puis le corail s'égoutte

                et rend ses perles à la Mer









Hommes de grandes fumigations à la myrrhe

                                                    et à l'encens

de proclamations

                                                de fustigations

Hommes du Verbe

                                    Hommes de grande foi

de courage

                                            de règles et de lois

              Organisateurs de fabriques

        de chorales et de choeurs à l'unisson

           Préconisant la taille de la pierre

     et montreurs d'images de lanternes magiques









Les accompagnaient les maîtres de l'alphabet et du

                                                                     calame

          maîtres de la grammaire et du mot

                 divulgateurs de secrets

               renverseurs de symboles









                J'ai chanté ceux du Livre

                  et ceux de la Parole









                        Ô Mer !

     Mer de pervenches et de bleuets de jacinthes

                                                        d'asphodèles  


     Mer de cétoines de carabes propiciatoires

       de paradisiers colibris héliantes sifilets 

              de papillons crésus et cypris 

Mer d'antilopes et de cavales par grandes hordes


             Mer de grandes farandoles

             Mer de cantiques aux grandes orgues

             Mer des grandes brises aux noeuds de

                                                              Mercator

Mer de béryls

                                        Mer de corindons

                     Ô Mer !

            de malachites et de saphirs









          Ostensions aux îles du ponant !

        Nous eûmes hautes prémonitions









La chaloupe fut au récif

                             portée par la septième vague









Je dirai les marchands

                            habiles à l'estime et à la pesée

Leurs servants roulaient fûts de châtaignier

          débardeurs de caisses et de sacs

        certains tenant flacons d'eau régale

Transbordeurs d'équipages et de main d'oeuvre de

                                             grande transhumance

   Pourvoyeurs de fers et de clous à tête plate

                                          dérouleurs de coupons

dévideurs de câbles et de chaînes

       Marchands suputateurs de sucre et d'épices

               de pierres et de métaux rares


Leurs marins sentaient le lard et la fève et

                                                                   le pois









Hautes circumnavigations par voies 

                                                       loxodromiques

Longues errances d'une rade à un abri

                                                        quête de fruits

d'eau de sources et de cascades









  Nous trouvâmes aux grottes pierres éclatées

                                                        os fendus

               momies enduites de goudron

         Nous scellâmes nos plaques

              relevâmes les stèles

       Grand récitant d'arbres généalogiques

             le natif avait perdu le chiffre 

                                                          et le mot









J'ai chanté les marchands

                             habiles à l'estime et à la pesée









Avant

            Bien avant

                         C'était avant le temps de nos pères

        D'autres s'assirent sous la palme

Rangèrent feuilles et poudres sous les hangars

                      placèrent vigies

         préservant leurs ports et leurs temples

                        tribunaux

                        magasins


Hommes de grandes chartes et d'actes notariés

Hommes d'achat

Hommes de troc

Hommes de bornages et de clôtures









            Vallées de grandes semailles

Labours prédateurs et prémisses sans conclusions


      Océan de futurs et de présents pérennes

          d'irisation aux essences d'orient

                  Océan de nacre

         d'écailles et de plumes rouges

      Arabesques de courbe et de volutes



                   Roses et rosaces

               Tapis de chantoung

                                                 de brocart

                                                de damas  


       Tapis pour le fils de Roi portant châsse









      Longues errances d'une rade à un abri

                     Quête de fruits

          d'eau de sources et de cascades









                               Et le dieu réside sous le dais

aux cathédrales de verre et de lumière


               Que nul ne réclame

                             Que l'on se taise et remercie


Senteurs d'encens et de myrrhe étirées par le vent

               La rosace est à nos pieds

               La voûte est immense

Tapisseries aux absidioles

                              et l'ombre s'accroche à l'ogive   




         Coeur trop plein d'amour

           et l'aiguille sur son axe

                     et qui va









Je dirai encore

                                        et qu'en savez-vous ?

qui prétendez que je mens









                Celui qui me dénoncera

           Quel est aux tables de l'homme

      son droit d'interdit sur le rêve et sur Eden


            Ce droit qu'il nous le dise

             Ou bien qu'on le saisisse

           qu'on le bouline sous la quille

                                                        trois fois

          dans une gloire de pièces de huit

                      et de doublons



                Qu'on le pende aussitôt 

       juste sous les pieds du veilleur au nid du

                                                          corbeau



Qu'il serve d'exemple aux oiseaux noirs des 

                                                          harpies

                   suiveurs sinistres des grands vaisseaux









Coeur trop plein d'amour

                               et l'aiguille sur son axe

                         et qui va









Je dirai le poète dans sa barque

                                             Bouche close

Il a taillé la voile dans la chlamide et dans la toge

et suivi sur l'Océan les ombres mauves ou violettes

          les sternes par couples et les mouettes

                                                 tridactyles









            Il s'abreuve à l'eau du ciel




Longues errances

Très longues errances au bout des silences

                La vague est d'argent

           Le chant est chant de sirènes

          Longues très longues errances









   Le vent est portant au îles d'os et de sable

   Îles de velours aux passements d'amarante

                          Îles encore

   basses ocellées recelant rosaces aux lagons



                  La Mer est chasuble

         L'étole est brodée d'or et d'argent









       Le poète vint seul aux îles éparpillées

Que les vents lui soient favorables

        et les plages de bon accueil

            Chercheur d'amitiés

           Chercheur de reflets

   Compositeur de musiques dithyrambes

   Son visage étincelle aux cristaux du sel



    Hommes de longues contemplations

                                        de longues méditations

  Homme de grande route et dormant aux parvis

     Homme de vastes communications

                                                          ésotériques

                 de célébrations dans

              la pierre et dans le bois









          J'ai chanté le poète dans sa barque

           Il vint seul aux îles éparpillées









                           Mer

Ô Mer !

                                  Océan des jours et des nuits

Océan des sombres pupilles et des flots halogènes



                Voyages sans mouillages

                                                                ni hâvres

                                                                 ni ports




          Quels esprits guidaient nos proues ? 



              Et la vague offrait son ventre

                                                         et sa hanche

                                                         et son flanc

         Nos douces épouses et leur tiède haleine


         Mais de quelles pluies d'étoiles notre profit

                                                     de quels soleils ?









La vague est d'argent

                                  Le chant est chant de sirènes









                      Je dirai le politique

sorti très vite des chambres du Maître du calame


Homme habile au décryptage des triangles d'oies

                                                                sauvages

               Homme de grandes visions

         Grand imaginateur de routes et de tours

             Traçant fondations et charpentes

              avenues et lotissements pour la

                                        préservation des espèces

         chemins pour l'entraînement des chevaux-

              vapeur et des cliques militaires

                             Assécheur de ruisseaux à pépites

Gestionnaire de cordons littoraux

                                             de sentes et de pentes

Piégeur sachant placer l'appât









       Il est entouré d'hommes à bésicles

            et de femmes à hiéroglyphes

                 toisant soupesant

        promenant compas et théodolite









                  J'ai chanté le politique

sorti très vite des chambres du Maître du calame









Mais le fils du marin fait siffler la fronde




                Ah qu'on nous laisse

                Nous laissera-t-on ?









     Célébration aux sillages du quartz et du cristal

           Célébration aux versants de velours

           Célébration aux jardins du corail





Qu'on nous laisse notre apanage

                  Cette vie multiple aux éclats de l'écaille