lundi 28 décembre 2015

LA MARIE-JEANNE (-2-)




L'ODYSSÉE DE LA MARIE-JEANNE  ( 2-)
























_ V _



Ô, ces nuits ! _ Contrairement à ce que l'on croit, les étoiles ne sont pas toutes semblables : Il y en a de bleues, il y en a de blanches, des jaunes, des vertes ... Certaines palpitent, d'autres sont fixes ... Parfois, une comète raie la voie lactée : Sa queue s'enflamme, s'irise, brille, versicolore, puis s'éteint tout à coup. Ô ! ... Ces nuits ! On a vu décroître la lune, jusqu'à disparaître tout à fait : C'est affolant, une nuit sans lune, lorsqu'on dérive sur l'océan...

On avait espéré voir l'île Frégate : Elle se trouve sur l'itinéraire supposé du bateau ... On a dû la doubler par une nuit sans lune ... On l'aura doublée sans la voir ...


























_ VI _



Frégate, on l'aura doublée par une nuit sans lune ... On guettait pourtant ... Ô ! Si on guettait ! _ Dix, onze, douze fois, on a vu se lever l'astre du jour. Presque aussitôt apparu, il chauffait ... chauffait ... Comment s'en abriter ? Sur l'océan toujours plat s'étendaient en longs cingles blancs les marques des courants. Dès le matin, bien qu'il n'y eût pas de vent, la surface de l'eau se couvrait d'écailles ... Des millions d'écailles de miroirs brisés ... Comment protéger ses yeux de cette lumière, qui vous vrille le crâne et jusqu'à l'âme ? -


Ô ! - Ces journées de braise pendant lesquelles le ciel chauffe à blanc et la mer s'émiette en morceaux de cuivre fondu !










_ VII _



Douces journées passées sur la plage de Beauvallon, à l'ombre des grands filaos, tandis que les hommes tirent les filets et que les gamins courent après les poissons qui fuient : Éclats de rires, ... Et la paix, le dos calé confortablement contre un énorme bloc de granit tombé des sommets ... Palmes qui se balancent, eau des noix de coco, conversations anodines : Ô ! - Les douces journées sur le sable blanc ! ...

On ira tout à l'heure, au moment du jusant, ramasser les tec-tec, coquillages qui sautent quand l'eau se retire ! ... Dans le ressac brilleront des ribambelles de petits poissons qui, si on émiette du pain, viendront vous manger dans la main... ! Qui rêve ainsi ? ... Divagation ? Est-ce la soif, la faim, l'inquiétude, l'angoisse, ou bien l'effet du soleil ?

























_ VIII _



Au petit matin, pendant quelques minutes seulement, le soleil vous laisse un peu de répit : _ Quelques minutes, pas plus ... Le ciel a blanchi, mais le soleil n'a pas encore jailli de l'horizon qui devient violet, puis bleu foncé ... Cela ne dure pas : Sous ces latitudes, le soleil bondit.

_ " Là, je vous dis ... Là, Là ! "

C'est Auguste Lavigne qui a crié le premier. Son cousin, Joachim Servina a repris ce cri tout de suite :

_ " Là, là ... Une île ... Une île ! "

C'est vrai qu'il y a une île : On la distingue très bien sur l'horizon, du côté où se lève le soleil : Elle est éloignée, mais on s'en approche doucement ...

























_ IX _



Prêtez l'oreille, amis ... Prêtez l'oreille si vous désirez que le conteur poursuive : Le moment est crucial dans cette aventure : L'aventure de dix personnes réunies par hasard sur un bateau de bois de takamaka, un bateau de trente-cinq pieds de long, appartenant à Monsieur Corgat, de Victoria, et commandé par Louis Laurence, véritable loup de mer, habitué à toutes les surprises de l'océan ...

Mais le moteur du bateau est en panne et, depuis dix à douze jours ... Dix jours, disait Monsieur Corgat ... Douze affirmait son fils Selby ... Chiffre que confirmait Madame Finesse...

Pauvre Madame Finesse qui ne cessait de gémir, couchée, immobile sur le pont du bateau ... C'est vraiment une terrible histoire comme en savent les marins et les femmes des marins.


dimanche 27 décembre 2015

L'ODYSSÉE DE LA MARIE-JEANNE





La MARIE-JEANNE













« ON RACONTE ENCORE, SIRE, Ô ROI BIENHEUREUX, QUE SINDBAB DE LA MER POURSUIVIT AINSI : »

                                                                  ( Les contes des Mille et Une Nuits)




    

"Laissez, dans le foyer, couver la braise, amis, demeurez assis, faites silence et prêtez - moi l'oreille. Je vais vous conter l'histoire ... Qui est une histoire vraie ... Et qui est une terrible histoire ... L'histoire de la "Marie -Jeanne" ... Jamais on n'entendit plus terrible histoire ..."

C'est l'histoire d'un bateau de bois de takamaka. Il a été construit sur une plage de l'île de Mahé, la plus grande de l'archipel des Seychelles, tout au milieu de l'Océan Indien...

L'archipel des Seychelles : Une pincée de roches de granit que l'on a nommées Mahé, Praslin, La Digue, Silhouette ... Et quelques autres cailloux, dont l'île Longue, l'île Ronde, l'île Cachée et l'île Anonyme. _ Ah ! L'île Anonyme ! - On dit que sur l'une d'entre elles est caché le trésor du pirate La Buse ... Mais c'est une autre histoire ... Je vous la conterai un jour aussi, pour autant que vous me le demandiez ...



















_II _



C'est en en mille neuf cent cinquante-trois ... Mon histoire n'est pas ancienne ... Chacun de nous aurait pu se trouver là, sans aucun doute, à bord de la "Marie-Jeanne" ... Bateau de bois de trente-cinq pieds, construit en bois de takamaka par les excellents charpentiers de Mahé ...

En plein milieu du jour ... Et je ne sais plus quel était le jour de la semaine ... On était parti un dimanche ... Mais allez donc savoir quel jour on était maintenant! ... Le soleil brillait comme il peut briller dans ces parages proches de l'équateur. La mer est lisse, aveuglante comme un miroir ardent ... Dans la cabine, il fait encore plus chaud que dehors ... Dehors où le soleil grille les membres, brûle les yeux ...

Demain vous rencontrerez peut-être l'un des Seychellois qui ont attendu en priant, ou cherché sur la mer. Il pourra vous confirmer que ma terrible histoire est bien réelle : C'est l'histoire de la Marie -Jeanne ... Tout le monde la connaît ...























_ III _



Le soleil brille comme il peut briller dans ces parages. Nous sommes au milieu du jour. Les membres grillent et les yeux sont brûlés. Dans la cabine, à l'intérieur, il fait encore plus chaud que dehors. Dix passagers sont à bord, hommes et femmes. Le silence est des plus complets, lourd, profond, angoissant ... Un silence que rien ne vient interrompre, si ce n'est une voix de temps à autre ... Mais on parle peu ... De moins en moins souvent ... Depuis combien d'heures, combien de jours ... Depuis combien de temps le moteur de la "Marie-Jeanne" s'est-il tu ?

De temps à autre on entend cogner quelque chose sur les planches du pont ... Mais on bouge de moins en moins, et le silence est le maître, de plus en plus : Est-ce ainsi que l'on entre dans l'éternité ? ... Pas une vague, pas un clapot contre la coque ... Pas un mouvement de roulis ... Pas de mouvement du tout ... Et rien sur l'océan ... Rien que des milliers de miroirs qui scintillent et vous brûlent les yeux.


















_ IV_



Ils sont dix, embarqués sur la "Marie-Jeanne", dix en comptant les hommes et les femmes. Depuis combien de nuits ? - Dix ... onze ... douze ? ... Dix, prétend Monsieur Corgat, propriétaire du bateau ... douze affirment Madame Ange Finesse et le jeune Selby, fils de Monsieur Corgat. Dix, onze, douze nuits ... Qu'importe ... Le bateau est dans la main de Dieu : Il dérive lentement dans la direction du sud-est ... Dans la main de Dieu, ou dans celle de l'Autre, celui que l'on ne doit pas nommer?

samedi 26 décembre 2015

LES TORTUES GÉANTES






SEYCHELLES ...











LES TORTUES …





Les tortues ... Ah ! Les tortues ! Avez-vous remarqué que la carapace qu'elles portent sur le dos est une coque retournée ... Une coque de canot !

Je ne connais rien de plus triste qu'une tortue géante. Son dos est sombre comme un jour de deuil, entaillé de cicatrices dues aux chutes sans nombre dans les rochers. Ses pattes sont couvertes d'écailles et son cou est long, long, tout maigre, tout plissé, tout ridé. Sa tête n'exprime rien. Elle est muette, ses yeux sont perdus en d'autres mondes, en d'autres temps ... La tortue fait peu de cas du visiteur. Elle fait aussi peu de cas de tout ce qui l'entoure. Elle dort, pendant des heures, au creux d'un rocher. Elle mange, de temps à autre, à peu près tout ce qu'elle trouve. Mais elle peut vivre sans manger, longtemps, longtemps ... Elle boit, quand elle trouve de l'eau ... Mais elle peut rester sans boire, longtemps, longtemps ...

Qui disait que les tortues sont éternelles ? - On en connaît qui ont plus de trois cents ans ! ... Des tortues qui seraient nées bien avant que les îles de l'Océan Indien ne voient arriver les premiers grands voiliers. Mais les tortues sont indifférentes. Elles ne craignent que le soleil, dont la chaleur est épouvantable sous leur carapace. Elles vivent comme des mécaniques, au ralenti et ... elles rêvent ! Lorsqu'elles avancent, elles vont droit devant elles. Si elles rencontrent une roche, elles l'affrontent sans la contourner. Elles poussent, elles poussent ... et si la roche ne bouge pas, elles se couchent là et ... elles dorment ! Si elles rencontrent une ravine, elles y tombent. Elles roulent, elles roulent ... Arrivées en bas, elles reprennent leur chemin, tout droit. D'où ces cicatrices, dont les bords sont boursouflés parfois, comme celles que l'on peut voir à l'écorce des vieux arbres.













Ô ! Vieux Capitaines ! En quels lieux, en quels temps vos vaisseaux vous abandonnèrent-ils ? Les carapaces portent les marques des coques qui se brisèrent aux récifs, recollées, rejointées, recalfatées … Puis des hommes sont venus en ces îles du bout du monde.


Grincements de poulies, cris des porteurs d'eau, éclats des mousquets et des canons ... Les tortues s'en sont allées vers d'autres îles ... d'une île à l'autre, et encore à la suivante. Aldabra reste le refuge des vieux Capitaines naufragés. Aldabra ... Anneau de corail mort, posé sur l'Océan ... Des buissons, qui assurent l'ombrage nécessaire ... Des feuilles pour se nourrir ... Là ou ailleurs ... ! Les tortues géantes se sont regroupées là-bas. Elles sont toujours lentes, songeuses, indifférentes ... Aldabra ! Les vieux Capitaines ne s'y retrouvent pas tous! … Les îles Galapagos, dans un autre océan ...








vendredi 25 décembre 2015

LES PETITS CAILLOUX ...





LES PETITS CAILLOUX















                   Mais je possède un autre caillou qui vient des Seychelles, de Mahé très vraisemblablement. Il se trouve sur une étagère, dans ma bibliothèque. Il n’est point seul : un morceau de bois l’accompagne.


























L’ensemble forme, je le pense, un message, un message que je ne suis jamais parvenu à déchiffrer, que je ne parviendrai jamais à déchiffrer très certainement, tout comme le message qui figurait sur le morceau de papier jeté dans la foule par le pirate « La Buse » au moment où on le pendait. Le message de « La Buse » donnait des pistes à ceux qui rechercheraient son trésor caché. Plusieurs le cherchent encore. Mon caillou a la forme et à peu près le volume d’un pamplemousse. Il a tout l’air d’un galet roulé. Il est d’un gris profond, presque noir, mais il présente en son milieu une tranche blanche. Bon, une curiosité, sans plus … Vous croyez cela ?


















Commémoration de l'abolition de l'esclavage 
( Victoria ).







En fait, ce qui m’intrigue, c’est qu’il m’a été offert par Monsieur Gérald Vidot, mon chef de service au Ministère seychellois de l’éducation. Monsieur Vidot partait à l’étranger, en Angleterre je crois bien … J’ai trouvé ce caillou sur mon bureau, accompagné d’un morceau de bois de vingt-cinq centimètres de long sur cinq ou six centimètres de côté, à la coupe. Le morceau de bois est lisse, sombre. À l’une de ses extrémités, il est rongé, percé par je ne sais quel xylophage.
Un petit papier accompagnait l’ensemble, posé sur mon bureau, bien en évidence :

- « Au revoir. Je te laisse un caillou et un morceau de bois qui a bien trente ans. »

Depuis, je n’ai pas revu Gerald Vidot, que j’aimais bien ... Depuis, je n’ai cessé de me demander en quoi il était important de me signaler que le morceau de bois avait « au moins trente ans ».

Je n’ai cessé de me demander si le caillou avait une signification cachée … Sa forme ? … Ses couleurs ? Et si c’était l’ensemble, pierre et morceau de bois, et seulement cet ensemble, qui était porteur de sens ? Je n’ai jamais séparé l’un de l’autre. Souvent je me plante devant la vitre de ma bibliothèque. Peut-être, un jour trouverai-je le chiffre ? …






























Et s’il n’y en avait pas du tout ? À Beauvallon, en lisière de la plage, les recherches se poursuivent épisodiquement : On recherche toujours le trésor du pirate « La Buse » ! Mais on le recherche dans tout l’Océan Indien, dans presque toutes les îles … Parlez-en à Le Clézio, ( Le Chercheur d'Or ... )


jeudi 24 décembre 2015

AUTRE CRÉOLE ... LA GUADELOUPE.





AUTRE CRÉOLE ... LA GUADELOUPE














AUTRE CRÉOLE ...





Pêcheur d'archipels
D'étoiles et d'îles lointaines
Pêcheur de rires d'aigue-marine
De paroles et de chants perlés
Et d'éclairs jaillissant de l'arc tendu des Antilles Pêcheur de prunelles dans les voies lactées Pêcheur de lumières et pêcheur d'amitiés
Au Gulf Stream j'ai lancé le filet
Pêcheur de reflets et pêcheur d'illusions
Harponnés au défaut de la carapace
Deux ou trois îlots ont disparu dans les eaux troublées
Ma ligne perce l'océan
Comme un axe oblique et mouvant
Menant vers des formes incertaines
Cambré, reins à contre courant
Vibre le violon des illusions
Dans le miroir retrouvé mes cent visages
Pêcheur de vérités disparues
Pêcheur de couleurs, pêcheur d'amitiés
Mes visages surgissant
Mes cent visages au fil du temps
Et d'attente
Et d’espoir
De déception, de colère, de clinquant
Celui que tu m'as donné
Que je n'ai déjà plus
Celui que je voulais
Et tous ceux qu'il faudra bien me donner enfin Que je ne connaîtrai pas
Pêcheur d'illusions, d'étoiles et de reflets
D'îlots, de tortues et de chants perlés
Pêcheur d'amitiés
Et de poissons jaillissant enflammés de l'arc tendu des Antilles
Pêcheur de lumières d'aigues-marines
Rocs durs Galets roulés
Crissant
Jusqu'au consentement
Les étoiles Dans ce flot, ce courant ...





                         Rose de porcelaine ....