dimanche 3 janvier 2016

LA MARIE-JEANNE (-8-)





LA MARIE-JEANNE ( - 8 - )




























XLI _




Il y a donc eu des survivants ! ... Pour l'instant, après tant de semaines, six personnes sont mortes... Il n'en reste plus que quatre : Monsieur Corgat, mais on sait qu'il est blessé depuis sa tentative pour atteindre l'île d'Agalega, son fils Selby, Antoine Vidot le mécanicien, le capitaine Louis Laurence ... Mais ce dernier divague et ne tient plus sur ses jambes ... Il y aura certes des survivants ... Lesquels et en quel état ?
























_ XLII _




Coupons de tissus d'indienne bigarrés d'ocre, de rouge et de jaune ... Tissus déroulés en longues ondulations ... Reflets à la lumière ... Tissus aux boutiques de la rue du marché. Visages entr'aperçus derrière les vitrines, parmi l'aluminium des casseroles, l'émail, les plastiques multicolores, les chromes d'on ne sait quelles pièces détachées pour automobiles, les noirs luisants des machines à coudre ... Le tout en vrac, posé, suspendu, entassé, empilé ... de guingois dans un désordre dont la logique échappe ... Parmi tout cela des coffrets de bois précieux ou d'écaille, des maquettes de bateaux à voiles, des coquillages lustrés ... Comptoirs de bois : cuivre, laiton et, sur les étagères, des kyrielles de boîtes : Conserves de thon, conserves de petits pois, boîtes de pâtés, boîtes de corned-beef, paquets de pâtes, paquets de sucre, paquets de farine, paquets de lessive, pyramides de morceaux de savon ... À terre, s'affaissant un peu au fur et à mesure qu'ils se vident : sacs de lentilles, sacs de semoule, sacs de haricots ou de pois ... Odeurs de carry, de cannelle, de poivre et de girofle ... Farandoles de bouteilles de toutes tailles et de toutes couleurs : jus d'orange, jus de pomme, jus de raisin, jus de fruits exotiques, boissons gazeuses sucrées ou non, vin, bière en boîte ou en bouteilles ... Eaux minérales : "Eau Royale" issue de sources locales, et toutes les eaux importées ... Bouteilles noires, bouteilles transparentes, petites ou grandes bouteilles, bidons, cubitainers ... Récipients pour contenir de l'eau : en fer blanc, en plastique ... Mangues aux joues rouges, bananes jaunes marbrées de brun ... Bananes de toutes tailles, depuis la banane-figue, grosse comme le petit doigt jusqu'à la banane à cuire, longue comme la moitié du bras ... Odeur des bananes aux étals du marché de Victoria ! ... Couleurs des papayes mûres, verts des melons et des pastèques, rouges des litchis velus, énormes pamplemousses, ananas ... Ah! Le parfum de l'ananas quand il est bien mûr ! ... Grappes de ce joli petit fruit qui se présente en grappes roses et qu'on nomme "jeanmalac" ... Boules des fruits de l'arbre à pain ... Couleurs acides des brèdes, couleurs plus mates des tarots et des patates douces ... Ah ! Les étals des marchands de poisson frais pêché : Carangues trapues, alignées les unes à la file des autres, barracudas, bonites, thons aux nageoires jaunes, tazars ... Et puis le rouge des énormes bourgeois, les couleurs sombres des petits cordonniers ... Madame Paton est perchée sur l'auvent de la boutique d'un tripier ... Mais il y a beaucoup de ces hérons blancs familiers, (Familiers ... Juste assez, juste ce qu'il faut pour rester prudents : Ces grands oiseaux se tiennent à la limite de la portée des mains !) ... Foule qui passe, parle, chante, bavarde ... Certains s'arrêtent, soupèsent, discutent, repartent ... Une musique assourdissante sort de la boutique voisine ... Une autre, différente mais qui hurle tout autant vient de l'échoppe en face, à la devanture duquel sont accrochés des pantalons, des tricots, mais aussi des ours en peluche et des poupées ... Des kilomètres de tissus d'indienne déroulés, qui ondulent et chatoient, et les femmes, les hommes et les enfants foulent ce tissus comme un tapis ... Des gens s'entrecroisent et filent on ne sait où, des oiseaux au long bec essaient de voler un morceau de tripe ou une tête de poisson ... Des ruisseaux, des torrents de légumes roulent, dévalent, déboulent jusqu'au bord de la mer, passant par-dessus les trottoirs, emplissant les rues, contournant la tour de l'horloge et tous les monuments publics ... Des rivières, des fleuves de bouteilles, de boîtes, de bidons, ballottant sur des flots d'eau douce, gazeuse ou plate ... Des ribambelles de boîtes de Coca-Cola, de Pepsi-Cola, de limonade, de bière blonde et de bière brune, de vin rosé, de vin blanc, de vin rouge, de jus de fruits ... Ah !


























_ XLIII _




Lorsque l'esprit s'égare à ce point, la mort guette ... Il y a déjà une semaine que Monsieur Corgat souffre de la poitrine et de l'estomac ... Le voici qui vomit du sang ... La vie s'écoule avec ce sang ... Il prie, il offre à Dieu sa vie et il demande pardon pour ses pêchés ...

_ " Mon épouse, si jeune encore ... Je ne la verrai donc plus ... Mes enfants, dont plusieurs sont en bas âge ... Qui sera le soutien de la famille ? ... Peut-être Selby ... Mais s'il meurt aussi ? "

Il est dans la cabine du moteur. Son fils, Selby et Antoine Vidot sont près de lui, en larmes. Il essaie de leur parler, mais sa voix n'a plus de timbre ...

_" Père, ne t'en vas pas encore ! Ne nous laisses pas seuls ! "

Hélas, il a le râle de la mort ... Son regard se voile ... Il n'est plus ... Un flot de sang sort de sa bouche encore ... Les deux garçons bandent cette bouche avec un linge pour ne plus voir s'écouler ce sang ... Maintenant, comment sortir le corps de cette étroite cabine afin de le lancer à la mer ? ... Chose qu'il faudrait bien faire pourtant, comme on l'a fait pour les autres... _






XLIV _




Vous qui m'écoutez, que votre attention se maintienne ... Il est important, ici, de ne pas perdre un mot du récit que le conteur vous fait ... Important, car nombreux sont ceux qui ont imaginé des horreurs, lesquelles n'avaient aucune réalité : Comme s'il n'y avait pas eu suffisamment d'horreurs dans cette histoire !

Le capitaine Archibald, Commandant du pétrolier Harold Sleigh, le seize avril mille neuf cent cinquante trois, câble, à l'intention de l'agence Reuter, à Londres. Il signale qu'il a trouvé, le quinze avril, un bateau mesurant environ trente-cinq pieds de long. Le bateau était en état de naviguer. Il était gréé de voiles de fortune attachées avec des bouts de corde et des lambeaux de tissus. Il y avait à bord une ancre et une chaîne. Il restait à bord une certaine quantité d'eau potable et deux morceaux de pain sec...

Mais le conteur vous a dit, pourtant, tout à l'heure, qu'à la fin de l'odyssée de la Marie-Jeanne, il s'était trouvé des rescapés ... Prêtez bien attention à ce que va dire le conteur maintenant ...













_ XLV _




Le Capitaine Archibald précisait dans son message :

" Nous avons trouvé à bord de ce bateau le corps d'un homme de couleur. Il était couché l'épaule gauche appuyée contre le moteur, les pieds dépassant de la chambre des machines. Il était vêtu d'un pantalon kaki et d'une chemise de couleur sombre. Sa figure et sa tête étaient recouvertes par trois bouts de chiffon ... "

Il faut ici réfléchir un peu : Sur la "Marie-Jeanne", le capitaine du pétrolier ne trouve qu'un seul cadavre ... Que sont devenus les autres passagers ? ... Il devrait y avoir d'autres passagers ...

Sans aucun doute, c'est le corps de Monsieur Corgat que l'on a retrouvé, mais ... Le cadavre, qui était dans un état de décomposition avancé avait été attaché au bout d'une gaffe, de toute évidence pour être jeté par-dessus bord plus aisément ... Il portait des blessures à la tête, mais elles auraient pu être accidentelles : Il n'y avait aucune trace d'armes par lesquelles elles auraient pu être produites ...

Le capitaine Archibald retrouve donc le corps de Monsieur Corgat, lié au bout d'une gaffe, et portant des blessures à la tête, cependant ...

" Il n'y avait aucun signe de lutte, même si ... des vêtements étaient éparpillés à travers la chambre du moteur et sur le moteur lui-même ... La blouse que portait le cadavre était tachée de sang "...

_ Ah! Comment se fait-il donc que le capitaine du pétrolier n'ait retrouvé qu'un seul cadavre, et comment se fait-il donc qu'il n'ait retrouvé aucun survivant ? _ Que sont donc devenus le capitaine Louis Laurence et Louis Lavigne ? _ Que sont devenus Antoine Vidot et Selby Corgat ? _ Le conteur vous a bien dit qu'il y avait eu des survivants ...











_ XLVI _




À bord de la Marie-Jeanne, le capitaine du pétrolier "Harold Sleigh" n'avait trouvé aucun survivant. Il n'avait trouvé que le cadavre de Monsieur Corgat ... C'était le 15 avril 1953 et toutes ces précisions étaient contenues dans le message envoyé à l'agence Reuter de Londres le seize avril ...

Après la mort de Monsieur Corgat, les survivants ont essayé de jeter son cadavre à la mer, mais ils n'en avaient plus la force ... Ils ont essayé alors de lier le cadavre à une gaffe pour, saisissant les deux extrémités de celle-ci, tenter de le soulever. Ils ont attaché les deux jambes l'une à l'autre en se servant des lambeaux du tissus qui recouvraient les banquettes ... Ils lui ont passé une ceinture autour de la taille et ont fait glisser la gaffe à l'intérieur des liens ... Ils ont échoué lorsqu'ils ont essayé de soulever le cadavre pour le jeter par-dessus bord : Ils n'en avaient plus la force ! Ils l'ont laissé retomber lourdement à l'intérieur de la cabine. La gaffe, en heurtant le front y a provoqué une marque que l'on a pu confondre avec celle qu'aurait provoqué un coup violent.









_ XLVII _



Monsieur Corgat est mort. Le corps de Monsieur Corgat a été lié à une gaffe, mais les survivants n'ont pas réussi à le jeter par-dessus bord. Il ne reste plus que quatre personnes vivantes à bord de la Marie-Jeanne ... Quatre personnes : Le capitaine Louis Laurence, Selby Corgat, Antoine Vidot et Auguste Lavigne ...

Le conteur vous a dit qu'il y avait eu des survivants ... Mais qui a survécu ? Le capitaine Louis Lavigne n'a déjà plus tous ses esprits, le conteur vous l'a déjà dit ... Il ne tient debout qu'en s'appuyant au bastingage. Il bredouille des paroles qui n'ont pas de sens ... Il inquiète ses compagnons car il est pris d'une hilarité intempestive et incompréhensible ... On comprend seulement que, parmi toutes ces paroles insensées, il y des regrets, des angoisses : Louis Lavigne pense à son épouse et à ses enfants ... Il a un grand fils qui habite chez une tante : Il charge ses compagnons de le prier d'être maintenant, à sa place, le soutien de la famille ... Son heure va sonner ... Il va bientôt mourir ...

Le capitaine Louis Lavigne déraisonne ... Il va bientôt mourir ... Mais auparavant il aura vu mourir Auguste, qui délirait depuis plusieurs jours ...

Leurs deux cadavres, moins lourds que celui de Monsieur Corgat, seront glissés à la mer à l'aide d'une planche ... Il n'y a plus que deux survivants sur la Marie-Jeanne ...

Il n'y a plus qu'Antoine Vidot, le mécanicien et Selby Corgat , deux jeunes-gens ... Conservez au récit du conteur votre plus grande attention car vous n'en avez pas fini avec les interrogations et les surprises ... 




samedi 2 janvier 2016

LA MARIE-JEANNE (-7-)





LA MARIE-JEANNE (-7-)







_ XXXVI _




Mais le conteur va vous prier de l'écouter encore : Le plus dur n'est pas encore venu ... Pour l'instant, à bord de la Marie-Jeanne, neuf personnes restent vivantes ... Et le bateau est toujours perdu dans l'infini. Pourtant, le conteur va cesser un instant de parler d'eux : Comment se fait-il que personne ne soit venu à leur secours ? _ La cohésion sociale est grande aux Seychelles ... Il serait absolument invraisemblable que personne ne se soit préoccupé des disparus ... Tellement invraisemblable que cela ne peut même être envisagé ...

En fait, à Mahé, l'inquiétude est à son comble dès le premier jour : Qu'est-il arrivé ? Le bateau aurait-il coulé et les amis auraient-ils, en fin de compte, été dévorés par les poissons? Les familles des disparus sont dans la plus grande angoisse ... Chez les Corgat, les Lavigne, les Laurence, on a les yeux rouges d'avoir pleuré et d'avoir passé les nuits sans dormir.

Dès le deux février, la "Paulette" effectue des recherches entre Mahé et Praslin. Le trois, les secours s'organisent, les capitaines de bateaux se concertent ... La Marie-Jeanne a dû dériver vers l'est ... On décide d'envoyer les secours dans cette direction ...

Deux bateaux sont préparés : le"Marsouin", commandé par le capitaine Harvey Brain et la goélette "Altaïr", du capitaine Clark ...

Le trois février, ils quittent le port de Victoria pour explorer les environs de Mahé ... Ils ne trouvent rien, hélas ! ... Comment aurait-on pu savoir que ceux de la "Marie-Jeanne" avaient gréé une voile de fortune et que le bateau s'était ainsi écarté de Mahé plus vite qu'on ne le présumait ?

Seconde expédition : Le "Marsouin" repart, accompagné cette fois de l' "Arne", du capitaine Delafontaine. On cherche loin : Jusque dans les parages de Coétivy, dans les archipels du sud ... Vaines recherches encore ! _









XXXVII _




Ardentes recherches, vaines recherches dans le grand océan, parmi les archipels et les îles ... On cherchera jusqu'en enfer s'il le faut ... On retrouvera les disparus, coûte que coûte !

Les bateaux sillonnent les flots, les hommes guettent l'horizon ... Pendant ce temps, on câble aux autorités françaises de Madagascar et aux responsables des "East Africain Airways" pour demander l'aide de l'aviation ... Diégo Suarez répond qu'il ne dispose pas d'appareil capable de survoler l'océan dans les conditions demandées; par contre, on propose de l'aide sur mer : Une corvette hydrographique équipée d'un radar ... Offre déclinée.

L'Afrique du Sud envoie un hydravion Catalina qui survole l'océan à deux reprises : La première en direction de Sud-Ouest, la seconde en direction du Nord et du Nord-Est ...

Aucune trace de la "Marie-Jeanne". _ Que faire de plus ? - Attendre ... Attendre ... Encore attendre ! ... Laisser les événements suivre leur cours, malgré la désolation des familles concernées ... Une quête en leur faveur rapporte un millier de roupies ... _







XXXVIII _




Mais le conteur revient aux malheureux ballottés par les flots ... Ils sont toujours assoiffés. Ils sont affamés. iIs sont desséchés, brûlés par le soleil ... Ils sont hébétés, abrutis par tant de souffrances ... Ange Finesse a été la première à rendre son âme à Dieu, George Arissol est, à son tour, couchée dans la cabine de l'avant ... Elle ne bouge plus ... Des sons plaintifs s'échappent de ses lèvres blêmes et étirées ... Bientôt le sommeil l'envahit, le même sommeil annonciateur de la mort que celui qui fut celui de sa compagne tout à l'heure ... Elle s'éteint. Ange Finesse est morte la première, George Arissol l'a suivie ...

Les survivants procèdent aux mêmes rites funèbres que la première fois ... Un second cadavre est jeté à la mer ... Qui pourrait jurer qu'aucun de ceux qui demeurent n'envie le sort de celles qui s'en sont allées ...








_ XXXIX _




_ "Lorsque tu prends la route des Cannelles, partant de l'Anse Royale ... Parvenu tout en haut, après les virages surplombés de plantations de grands mahoganis, tu quittes la route, tu t'engages sur un petit chemin, à ta gauche ... Sentier à peine assez large pour passer à pied, contournant les rochers de granit, escaladant la colline par des voies abruptes et périlleuses qui étaient autrefois celles des collecteurs d'écorces odorantes destinées à l'exportation dans le monde entier ... Sentier qui glisse parfois et dont les cailloux roulent sous le pied ... Arbustes torturés, juchés sur des pieds multiples ... Larges feuilles luisantes, fougères foisonnantes ... Terre rouge semée de petits cristaux ... Rude escalade, mais tu emplis tes poumons ... Exaltante escalade ... Et puis tu débouches sur une terrasse étroite : À peine la place pour s'y tenir à deux, blottis sous la roche ... Tu débouches en plein ciel, d'un bleu que rien ne vient troubler ... L'océan est violet ... Des oiseaux blancs vont par couples, évoluant comme à la parade : virages , montées, descentes coordonnés ... D'autres oiseaux blancs, les paille-en-queue, ainsi nommés à cause de la longue plume caudale qui les distingue, jouent aux cerfs-volants, s'engageant dans les courants ascendants, se laissant enlever, emporter, frôlant la falaise puis basculant sur une aile pour continuer à planer ... La côte en face, là où tu plonges tout entier est celle de l'Anse-à-La-Mouche. À ta gauche, c'est l'Anse-Poule-Bleue ... Ces mots ! Ces noms rappelant la geste française aux Seychelles, avant que l'archipel ne devienne britannique ... Ces noms, comment ne pas s'en régaler ! ... Tu peux rester des heures, là, le coeur plein d'amour ...

_ Combien de fois Joachim n'a-t-il pas escaladé les falaises ? Combien de fois n'a-t-il pas été abasourdi par tant de beauté ? ... Avez-vous admiré, en haut de Sans-Souci, les calices des lianes-pot-à-eau ? Avez-vous rêvé, du côté de Bel-Ombre, en prenant le merveilleux sentier qui mène à l'Anse Major ? Vous êtes-vous laissé émerveiller par les récits parlant des trésors de pirates qui seraient cachés là ?









_ XL _




Joachim Servina se meurt ... Lui, si débordant de vitalité, lui si fort, si dynamique ... Joachim se meurt ... Joachim étouffe ... La faim lui serre la gorge ... Joachim est mort. Noël Rondeau, le cuisinier, le suivra ... On le trouve sans vie au fond du bateau, un matin au lever du soleil ... Allons-nous tous mourir ? ... Il semble de plus en plus évident que c'est le sort qui nous attend.

Jules Lavigne est le suivant. Il avait glissé dans le coma depuis un long moment déjà. Ah ! Que tout cela finisse ! ... Six morts déjà ... On ne reste plus que quatre ... On ne se demande plus si l'on mourra ... On se demande quand on mourra ... Ange Finesse, son amie George Arissol, Joachim Servina, Noël Rondeau, Jules Lavigne ... Il n'en restera donc pas un ? Pas un ne sera épargné ?

_ À quoi tient la vie ? Dire que l'on avait presque atteint l'île Sainte-Anne ! ... Dire que l'on avait presque pénétré dans la passe qui conduit au lagon de Victoria ... N'y aura-t-il donc pas un seul survivant ?

Mon histoire est terrible ... Je vous l'avais dit ... Mais mon histoire est véridique ... Elle a été recueillie peu après le drame par un prêtre, le père Angelin, qui en écrivit le récit sur les lieux et le lut aux survivants ...




vendredi 1 janvier 2016

LA MARIE- JEANNE ( 6 )






LA MARIE-JEANNE (- 6 -)












_ XXXI _



La Marie-Jeanne dérive toujours vers le Sud-Est ...

Mon Dieu, que l'océan est grand ! _ On avait réussi à manoeuvrer tant bien que mal, grâce à une voile de fortune ... On avait réussi pendant trois jours à se maintenir en vue de la pointe Capucin, extrémité sud de Mahé .... Depuis longtemps le vent est tombé, la mer est plate ... On avait espéré, pourtant : La direction dans laquelle on allait laissait supposer que l'on passerait près de l'île Frégate située, environ, à une douzaine de kilomètres dans le sud de La Digue ... À une quarantaine de kilomètres de Mahé ...

Dire que l'on était parvenu jusqu'à Sainte-Anne, c'est à dire à moins de quatre kilomètres de Mahé, à vol d'oiseau ! Frégate fait partie d'un archipel d'îles hautes, granitiques ... On ne pouvait manquer d'apercevoir son relief ... Eh bien on ne l'aperçoit pas ! Était-on passé trop à l'est ?

Au début, on n'avait pas pris les choses de façon trop tragique, tant on était certain que les amis faisaient le nécessaire pour organiser les recherches : On allait apercevoir un bateau, un avion peut-être ? ... On avait guetté, guetté ... On s'occupait comme on le pouvait, pour meubler le temps, pour essayer de ne pas penser ... On avait plaisanté même, raconté des histoires, des galéjades et des devinettes :

_"Tic tic dans coin Sirons d'âne ! Zan baquette ... "

Aux deux femmes qui avaient peur, les jeunes avaient lancé pour les taquiner :

_" Attention ! Requins y a manze ou ! "
















_ XXXII _



Tous les passagers de la Marie-Jeanne étaient certains que des secours allaient bientôt les tirer de là ... Et puis, on avait quelques vivres ... De quoi durer une dizaine de jours en se rationnant raisonnablement : Il y avait une caisse pleine de manioc, des mangues, des papayes, un giraumon ... Le cuisinier, Noël, préparait ces aliments en faisant de son mieux. Il faisait de petites rations : Savait-on pendant combien de temps on allait dériver sur cet océan ?

Antoine réussit à capturer deux petits "fancins", Noël les fit bouillir avec le giraumon. L'espoir demeurait : On avait quelques vivres et les secours arriveraient certainement bientôt ... Au bout de dix jours, il ne restait plus rien à manger ... Rien du tout ... Ce qui s'appelle rien de rien !

On aurait bien pêché, mais on n'avait pas de ligne ... Des poissons-volants, de temps en temps, sautaient hors de l'eau ... Mais que faire d'autre que les regarder ... On les regarde ... Pas pour les admirer ... Si seulement quelques-uns pouvaient avoir la bonne idée de retomber sur le pont du bateau ... (Cela se voit assez souvent, ces choses-là ! ). Justement, l'un de ces poissons saute, et retombe entre deux sièges ... Selby se précipite et l'empoigne ... Il est tout petit ... On le met en morceaux aussitôt. Un peu plus tard, l'une des deux femmes en attrape un autre. Deux petits poissons pour dix personnes ... On pense à la multiplication des pains et des poissons dont parle la Bible ... Mais ici, pas de multiplication !













XXXIII



Un oiseau de mer se pose à l'avant du bateau ... Un oiseau de mer, ce n'est pas un régal ... Mais cela se mange, un oiseau ! ... C'est un "fouquet" _ Ne bougeons plus, faisons silence ... Louis Laurence, le capitaine, s'approche doucement, doucement, sans mouvement brusque, sans aucun bruit ... Chacun retient son souffle ... Vlan! ... Il est pris ! Cris de joie !

Noël plume l'oiseau, le fait cuire et donne à chacun sa part ... Ô ! Une bien petite part, mais c'est toujours cela et l'on tiendra plus longtemps grâce à cette nourriture envoyée par le ciel ... Dans les jours suivants, dans les semaines suivantes, on prendra sept autres "fouquets" ... C'est tout ce qu'on aura à se mettre sous la dent pendant les quarante cinq jours qui vont suivre ... Vous avez bien entendu : J'ai dit quarante cinq jours ...













_ XXXIV _



Après avoir presque touché l'île Sainte-Anne, à moins de deux milles marins de Victoria ... On allait dériver encore pendant quarante-cinq jours ! La torpeur s'installe. Plus personne ne plaisante, plus personne ne rit, plus personne ne chante ni ne parle ... Chacun songe ou divague ...

_ "Bien sûr, les amis nous recherchent, mais l'océan est si grand" !

_ De l'eau ... De l'eau douce ... Être si malades de soif alors que l'on se trouve au milieu de tant d'eau ! Il n'y a pas une goutte d'eau douce à bord, et c'est la plus grande souffrance que l'on puisse imaginer : On a bu de l'eau de mer, même !

Ô ! L'eau que l'on boit ! ... L'eau avec laquelle on se lave, celle dans laquelle on rince le linge, celle dans laquelle on se baigne ... L'eau qui dégouline des toitures lorsque l'orage crève au-dessus des habitations ... L'eau qui dévale sur les routes pentues : torrents d'eau boueuse, torrents d'eau claire, torrents qui arrachent les arbres, qui emplissent les citernes, torrents dans le cours desquels les enfants jouent ... Des coques de noix de coco, des feuilles qui ressemblent à des bateaux courent, sautent, bondissent, tournoient, puis courent encore ... Larges feuilles de bananiers ou de tarots que l'on tient au-dessus de sa tête en guise de parapluie ... Le visage qui ruisselle, et le plaisir de ce ruissellement ... Crépitement des gouttes tombant dru sur les tôles et sur les feuilles... Clapotement des semelles dans les flaques, partout ... Pluie qui lave la nature de sa poussière, pluie qui abreuve les jardins, pluie qui fait sortir de leurs cachettes les gros escargots achatines ... Il paraît que l'on va construire un barrage entre deux montagnes, pour retenir l'eau ... Dire que l'on a pesté parfois contre la pluie : Allant à l'église, on a reçu l'averse : On est trempé ... Il a plu le jour des communions solennelles, la procession a été manquée ... Il pleuvait ... Et l'on avait oublié son parapluie ...

Les naufragés ont imaginé d'arracher aux sièges du bateau les toiles qui les recouvraient : En les étendant, en les laissant se tremper sous la pluie, on pouvait ensuite les tordre et laisser couler dans les bidons l'eau dont ils s'étaient imbibés ... On ne manquerait donc pas véritablement d'eau de boisson ... Pourtant, on a soif ... On a toujours soif ... On ne peut pas éteindre cette soif tant le soleil darde tout le jour, tant il fait chaud ... dans la cabine encore plus qu'à l'extérieur ... Mais à l'extérieur, les yeux et la peau sont brûlés par le soleil ... Où se mettre ?













_ XXXV _



Ils sont dix : Deux femmes et huit hommes ... Leur bateau dérive depuis des jours et des jours, des nuits et des nuits ... Des semaines ... Va-t-on dériver ainsi pour l'éternité ? ... L'éternité ... L'éternité ...

Au matin du onze mars, quarante et un jours après l'embarquement, Ange Finesse rend son âme à Dieu, sans agonie apparente ... Depuis quelque temps, elle passait tous ses jours, toutes ses nuits à dormir ... ... Voici la première victime de leur commun martyre ... Quelle sera la prochaine ? ... Dans combien de temps ?

- Prière, dite à genoux ... Jules Lavigne dit les "Notre-Père et les "Je vous salue Marie". Quelques sanglots étouffés : Cérémonie lugubre qui dure de longues minutes ... Il faut bien se débarrasser du cadavre... On le jette à la mer ... Il flotte ... Dernier signe de croix dans sa direction, puis on détourne les yeux ... Chacun reste muet, prostré ... A-t-on encore véritablement la force de penser ?












_ XXXVI _




Mais le conteur va vous prier de l'écouter encore : Le plus dur n'est pas encore venu ... Pour l'instant, à bord de la Marie-Jeanne, neuf personnes restent vivantes ... Et le bateau est toujours perdu dans l'infini. Pourtant, le conteur va cesser un instant de parler d'eux : Comment se fait-il que personne ne soit venu à leur secours ? _ La cohésion sociale est grande aux Seychelles ... Il serait absolument invraisemblable que personne ne se soit préoccupé des disparus ... Tellement invraisemblable que cela ne peut même être envisagé ...

En fait, à Mahé, l'inquiétude est à son comble dès le premier jour : Qu'est-il arrivé ? Le bateau aurait-il coulé et les amis auraient-ils, en fin de compte, été dévorés par les poissons? Les familles des disparus sont dans la plus grande angoisse ... Chez les Corgat, les Lavigne, les Laurence, on a les yeux rouges d'avoir pleuré et d'avoir passé les nuits sans dormir.

Dès le deux février, la "Paulette" effectue des recherches entre Mahé et Praslin. Le trois, les secours s'organisent, les capitaines de bateaux se concertent ... La Marie-Jeanne a dû dériver vers l'est ... On décide d'envoyer les secours dans cette direction ...

Deux bateaux sont préparés : le"Marsouin", commandé par le capitaine Harvey Brain et la goélette "Altaïr", du capitaine Clark ...

Le trois février, ils quittent le port de Victoria pour explorer les environs de Mahé ... Ils ne trouvent rien, hélas ! ... Comment aurait-on pu savoir que ceux de la "Marie-Jeanne" avaient gréé une voile de fortune et que le bateau s'était ainsi écarté de Mahé plus vite qu'on ne le présumait ?

Seconde expédition : Le "Marsouin" repart, accompagné cette fois de l' "Arne", du capitaine Delafontaine. On cherche loin : Jusque dans les parages de Coétivy, dans les archipels du sud ... Vaines recherches encore ! _













XXXVII _




Ardentes recherches, vaines recherches dans le grand océan, parmi les archipels et les îles ... On cherchera jusqu'en enfer s'il le faut ... On retrouvera les disparus, coûte que coûte !

Les bateaux sillonnent les flots, les hommes guettent l'horizon ... Pendant ce temps, on câble aux autorités françaises de Madagascar et aux responsables des "East Africain Airways" pour demander l'aide de l'aviation ... Diégo Suarez répond qu'il ne dispose pas d'appareil capable de survoler l'océan dans les conditions demandées; par contre, on propose de l'aide sur mer : Une corvette hydrographique équipée d'un radar ... Offre déclinée.

L'Afrique du Sud envoie un hydravion Catalina qui survole l'océan à deux reprises : La première en direction de Sud-Ouest, la seconde en direction du Nord et du Nord-Est ...

Aucune trace de la "Marie-Jeanne". _ Que faire de plus ? - Attendre ... Attendre ... Encore attendre ! ... Laisser les événements suivre leur cours, malgré la désolation des familles concernées ... Une quête en leur faveur rapporte un millier de roupies ... _




XXXVIII _




Mais le conteur revient aux malheureux ballottés par les flots ... Ils sont toujours assoiffés. Ils sont affamés. iIs sont desséchés, brûlés par le soleil ... Ils sont hébétés, abrutis par tant de souffrances ... Ange Finesse a été la première à rendre son âme à Dieu, George Arissol est, à son tour, couchée dans la cabine de l'avant ... Elle ne bouge plus ... Des sons plaintifs s'échappent de ses lèvres blêmes et étirées ... Bientôt le sommeil l'envahit, le même sommeil annonciateur de la mort que celui qui fut celui de sa compagne tout à l'heure ... Elle s'éteint. Ange Finesse est morte la première, George Arissol l'a suivie ...

Les survivants procèdent aux mêmes rites funèbres que la première fois ... Un second cadavre est jeté à la mer ... Qui pourrait jurer qu'aucun de ceux qui demeurent n'envie le sort de celles qui s'en sont allées ...















_ XXXIX _




_ "Lorsque tu prends la route des Cannelles, partant de l'Anse Royale ... Parvenu tout en haut, après les virages surplombés de plantations de grands mahoganis, tu quittes la route, tu t'engages sur un petit chemin, à ta gauche ... Sentier à peine assez large pour passer à pied, contournant les rochers de granit, escaladant la colline par des voies abruptes et périlleuses qui étaient autrefois celles des collecteurs d'écorces odorantes destinées à l'exportation dans le monde entier ... Sentier qui glisse parfois et dont les cailloux roulent sous le pied ... Arbustes torturés, juchés sur des pieds multiples ... Larges feuilles luisantes, fougères foisonnantes ... Terre rouge semée de petits cristaux ... Rude escalade, mais tu emplis tes poumons ... Exaltante escalade ... Et puis tu débouches sur une terrasse étroite : À peine la place pour s'y tenir à deux, blottis sous la roche ... Tu débouches en plein ciel, d'un bleu que rien ne vient troubler ... L'océan est violet ... Des oiseaux blancs vont par couples, évoluant comme à la parade : virages , montées, descentes coordonnés ... D'autres oiseaux blancs, les paille-en-queue, ainsi nommés à cause de la longue plume caudale qui les distingue, jouent aux cerfs-volants, s'engageant dans les courants ascendants, se laissant enlever, emporter, frôlant la falaise puis basculant sur une aile pour continuer à planer ... La côte en face, là où tu plonges tout entier est celle de l'Anse-à-La-Mouche. À ta gauche, c'est l'Anse-Poule-Bleue ... Ces mots ! Ces noms rappelant la geste française aux Seychelles, avant que l'archipel ne devienne britannique ... Ces noms, comment ne pas s'en régaler ! ... Tu peux rester des heures, là, le coeur plein d'amour ...

_ Combien de fois Joachim n'a-t-il pas escaladé les falaises ? Combien de fois n'a-t-il pas été abasourdi par tant de beauté ? ... Avez-vous admiré, en haut de Sans-Souci, les calices des lianes-pot-à-eau ? Avez-vous rêvé, du côté de Bel-Ombre, en prenant le merveilleux sentier qui mène à l'Anse Major ? Vous êtes-vous laissé émerveiller par les récits parlant des trésors de pirates qui seraient cachés là ?















_ XL _




Joachim Servina se meurt ... Lui, si débordant de vitalité, lui si fort, si dynamique ... Joachim se meurt ... Joachim étouffe ... La faim lui serre la gorge ... Joachim est mort. Noël Rondeau, le cuisinier, le suivra ... On le trouve sans vie au fond du bateau, un matin au lever du soleil ... Allons-nous tous mourir ? ... Il semble de plus en plus évident que c'est le sort qui nous attend.

Jules Lavigne est le suivant. Il avait glissé dans le coma depuis un long moment déjà. Ah ! Que tout cela finisse ! ... Six morts déjà ... On ne reste plus que quatre ... On ne se demande plus si l'on mourra ... On se demande quand on mourra ... Ange Finesse, son amie George Arissol, Joachim Servina, Noël Rondeau, Jules Lavigne ... Il n'en restera donc pas un ? Pas un ne sera épargné ?

_ À quoi tient la vie ? Dire que l'on avait presque atteint l'île Sainte-Anne ! ... Dire que l'on avait presque pénétré dans la passe qui conduit au lagon de Victoria ... N'y aura-t-il donc pas un seul survivant ?

Mon histoire est terrible ... Je vous l'avais dit ... Mais mon histoire est véridique ... Elle a été recueillie peu après le drame par un prêtre, le père Angelin, qui en écrivit le récit sur les lieux et le lut aux survivants ...