jeudi 29 août 2019

NOTRE ENFANCE




NOTRE ENFANCE



 









Nos vaisseaux ayant descendu le cours des fleuves
Avançaient dans une plaine immense
Nos amours nous portaient
Que nous ne connaissions pas
Désirs de fruits et de sel
Soifs
Pour un million d'années
Nos certitudes immuables

Éclosions de lueurs

Aux Indes étaient les îles
Des souffles tièdes nous poussaient
Carènes de navires invulnérables
Comprenez-vous bien cela
Vous qui avez déchiffré les portulans ?
La toile de nos voiles était taillée dans nos rêves
Maîtres de l'immensité
Ô douceur !
Ivres d'immages nouvelles
Toute foi toute confiance !

En vérité ce furent des millions d'étoiles

Des comètes en pluie
Des milliers de soleils et des milliers de lunes
Poissons étincelants
Myriades d'oiseaux jaillissant des flots
Tous plumages toutes couleurs
Dans nos sillages vibraient des cordes de cristalo
Mozart chantait à l'étambot
Nous maintenions le cap
Avançant vers nos fiancées

Lignes bleues des araucarias au ras des flots

Éblouissements du corail 
Palmes 
Sables et floraisons de l'océn
Porcelaines diaphanes dans le creux des vagues
Irisation des verreries
Saveurs de nos vins !

De grandes fleurs très étrangees flottaient entre deux eaux

Mauves et laiteuses
Mais au resserrement des détroits nous cherchions
Des effluves plus suaves encore
Les parfums d'autres épices
Souffles de cannelle
Haleine de la cardamome
Encens musc cire et benjoin
Girofle poivre tamarin

Au long des plages du santal et du piment

Des caravanes charriaient du sucre et du gigembre
Des coupons de damas et de brocarts
Des paniers pleins de perles ou bien d'écaille
Les matins allumaient des couleurs de verrières
Et les soirs déroulaient des tapis somptueux
Sur l'écran du ciel parfois s'épanouissaient des pavots


Ô nous en avons vu des crêtes chargées de neige

Des glaciers et des volcans
Des dunes jaunes et des terres rouges
Des anémones et des lys !
Auréoles d'amarante
Iris vallées de pivoines
Les pollens répandus en poudre d'or
Ont célébré nos passions
Nous rêvions de papillons
De coquilles et de nacre
Les océans roulaient des rubis
Des diamants et des saphirs
Émeraudes et pierres de lune
Nous quittions les îles l'une après l'autre
Leur laissant les prénoms de nos femmes de nos amours
Caroline Thérèse Lucie Dominique
Chacune un lotus posé sur la mer
De fastueux banquets nous ont été offerts
Chansons de harpes de violes et de flûtes
Musique de chalumeaux trompes et tambours

Nous allions toujours suivant la Croix du Sud

Alpha du Centaure 
Ou le navire Argo

Qui nous eût appris que des tempètes

Allaient déchirer notre voilure
Abattre nos vergues briser notre mâture ?

Allez donc savoir quand et comment 

Nous entrâmes dans cette lagune qui se meurt !
Nous voici pourrissant
Vapeurs de fièvres qui rôdent fétides
Fades odeurs des moisissures
Chairs humides feuillages gras
Anthuriums inquiétants balisiers
Improbables orchidées
Dans les sargasses de la tourbe et de la vase
Sous de lourdes frondaisons
Étrangers respirations
Nous n'apercevons que serpents
Salamandres sauriens
Animaux de toutes tailles
Bardés de cuir ou bien d'écailles
Aux figures surprenantes
Il serait bien hasardeux de les décrire ici !

Comprenez-vous cela

Vous qui savez tant de choses ?

mercredi 28 août 2019

ARTISTE OU ARTISAN ?







ARTISTE OU ARTISAN ?





Passant vers le bout de la Croisette, je m'aperçois que l'artiste 
qui sculpte le sable sur la plage a créé une nouvelle oeuvre : 
Le mythe venu du fond des temps de Satan enchaîné aux 
Enfers et qui essaie en vain d'émerger à l'air libre ...
Mais peu importe le mythe ... C'est sur l'artiste et son art que m'entraîne ma méditation.     
                    




Paul Valéry écrivait : 
"Un désir, une idée, une action, une matière, s'unissent 
dans toute oeuvre. Ces éléments essentiels ont entre 
eux des rapports très divers, très peu simples et parfois 
si subtils 
que leur expression est impossible. Quand il en est ainsi, 
c'est à dire quand  nous ne pouvons représenter ou 
définir un ouvrage par une sorte de formule qui nous 
permette de le concevoir fait et refait à volonté, nous 
l'appelons une "Oeuvre d'Art."
Aucun doute là-dessus, notre "artiste sur sable" 
a bien réalisé une Oeuvre d 'Art.





"On voit, dans les belles époques, les artistes se créer 
des difficultés imaginaires, inventer des conventions et 
des règles .... "

Ici, la difficulté tient à la Matière : Le sable ... Du sable ... 
Ce n'est peut-être pas trop difficile à travailler, mais les 
contraintes sont nombreuses et tiennent aux conditions atmosphériques : Vent, pluie, excès de soleil .... 
L'oeuvre de sable est périssable. Elle peut être détruite 
en quelques minutes ... Les contraintes sont là, 
inexorables.





Paul Valéry poursuit : "Et c'est pourquoi le travail du 
marbre nous semble plus digne que celui de la glaise, 
le burin plus honorable que l'eau forte ; la fresque, 
(qui s'exécute sous la pression du temps, et dans 
laquelle 
l'action, la matière et la durée sont intimement et 
réciproquement liées), plus vertueuse que toute 
peinture 
qui admet la reprise , la retouche, le repentir."

Ici, notre artiste puise sa dignité dans sa connaissance 
de l'éphémère ...






Mais ce que j'en retiendrai quant à moi, 
c'est une définition de l'Oeuvre d'Art :

La noblesse d'un art dépend de la pureté du désir 
dont il procède et de l'incertitude de l'auteur quant à 
l'heureux succès de son action Plus l'artiste est-il 
rendu incertain du résultat de son effort par la nature 
de la  matière qu'il tourmente et des agents 
dont il use pour la contraindre, plus pur est son désir, 
plus évidente sa vertu."

Hors de cette oeuvre incertaine, l'artisan 
prend la place, 
lui qui ouvre le compas et utilise la règle graduée 
pour mener à bien son projet et ceci chaque fois 
qu'il le désire et avec les mêmes certitudes 
quant à la perfection qu'il atteindra.

lundi 26 août 2019

LE SEA QUEEN ...




LE  SEA  QUEEN








                                    





_" Je me nomme William Martin. Je suis Capitaine-au-long-cours. Je demeure dans le comté d' Essex, à Colchester, 18, Greffield Road. 

_" J'ai commandé l' "Héliopolis", pour un voyage de Hong-Kong à Durban, en Afrique-du-Sud. C'était un navire de cent vingt tonneaux et demis, immatriculé à Londres.

_" Le dix-neuf février mille neuf cent dix, faisant route vers le cap Ambre, pointe nord de Madagascar, nous apercevons un bateau, vers huit heures du matin. Il se trouve au large, par bâbord à nous. Il est environ huit heures trente lorsque je fais mettre le cap dans sa direction. Vers huit heures cinquante, nous sommes à son côté. 

_ Nous lançons une échelle de corde. Le patron monte à notre bord. C'est un Créole. Il parle très mal l'Anglais. Personne ne comprend son patois. Nous finissons tout de même par deviner que son port d'attache est Mahé, dans l'archipel des Seychelles. Son esquif est un bateau de pêche. Il transporte trois hommes, qui sont tous en bonne santé. Mais les réserves d'eau et de vivres sont épuisées. Il ne leur reste que du riz, dont nous comprenons qu'ils ont une bonne quantité. Ils sont perdus. Ils ont navigué pendant un nombre considérable de jours et de semaines. Ils n'ont aucune idée de la route à faire pour rejoindre le groupe d'îles dont ils se sont écartés."















****


_" Je m'appelle Josué Green. Je suis Seychellois, originaire de Mahé. A dix neuf ans je me suis embarqué comme troisième matelot à bord du "See-Queen", un bateau de vingt cinq pieds appartenant à mon père, William Green, demeurant à l'Anse-Royale, à Mahé. Ce bateau était gréé en goélette et pouvait charger quatre tonnes. 

_" Le Capitaine était Arthémar Vidot. C'était un vieux loup-de-mer. Il avait peu d'instruction, certes, mais il n'avait pas son pareil pour présenter l'étrave à l'endroit exact de la vague où elle doit être attaquée. Il avait passé sa vie entière à pêcher dans les parages de nos îles et de nos récifs. Le second-matelot s'appelait Henry Clotilde. 

_" Nous appareillons de Victoria le huit janvier mille neuf cent dix. Il est à peu près vingt deux heures ... C'est une heure bien tardive pour hisser les voiles, c'est vrai, Mais le voyage que nous avons à faire est si court ! Vers le nord-est, le ciel est chargé mais, au moment où nous sortons du port, la lune nous éclaire bien ... Et puis, encore une fois ... Le trajet que nous avons à faire est si court : nous en connaissons tout puisque c'est chez nous, à l'Anse-Royale, que nous allons ... à moins de dix milles de notre point de départ !

"Nous avons chargé une tonne de riz. Nous devons ensuite le transporter vers l'Ile-du-Nord, d'où nous rapporterons en échange une cargaison de guano pour Takamaka, dans l'île de Mahé.






                


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_"C'est le dix neuf février mille neuf cent dix que nous avons rencontré le "See-Queen" et son équipage de trois hommes. Ils étaient tous en bonne santé, mais ils n'avaient plus ni vivres ni eau. Nous avons compris qu'ils avaient du riz en abondance, mais seulement du riz. Ils s'étaient perdus et avaient navigué pendant un nombre considérable de jours et de semaines. Ils ne savaient pas quelle route adopter pour rejoindre le groupe d'îles dont ils s'étaient écartés. Le patron est monté à notre bord. 

_" Nous avons essayé de le convaincre qu'il valait mieux abandonner son bateau. Cela valait beaucoup mieux pour lui et pour ses deux matelots. Nous avons insisté : Je lui ai même offert de prendre son bateau en remorque et de me détourner de ma route pour le conduire à Farquhar. Il ne voulait rien savoir. Il me demandait de le ravitailler en eau et en nourriture et de bien lui expliquer la route à suivre pour rejoindre les Seychelles. Il se faisait fort, moyennant cela, de les atteindre sans difficulté. Je lui ai montré sur la carte la position de Farquhar, terre la plus proche. Je lui ai montré aussi la position de Mahé, île vers laquelle il voulait à tout prix se diriger. La discussion a été longue.

_" La brise portait à l'ouest-sud-ouest. Elle lui était favorable. Je finis par me laisser convaincre et par me résigner à le laisser faire ce qu'il voulait : il semblait intelligent et sûr de lui. Rien ne semblait justifier un éventuel recours à la force.

_" Nous lui avons expliqué longuement la route à suivre, vers le nord-nord-est pour tenir compte du sens et de la force des courants. Sauf imprévu, il arriverait par le sud à l'une ou l'autre des îles du groupe qu'il voulait atteindre ...









****
_"Je ne saurais dire pendant combien de temps nous avions couru ... Notre compas était juste mais ... Allez donc savoir où vous mène votre route, lorsque vous ne savez pas où vous vous trouvez ! 

_"Il nous semblait que nous devions faire le tour de la terre sans apercevoir, jamais, aucun rivage ... 

_" La traversée que nous avions prévue était si courte, pourtant ! Chaque détail nous en était connu : C'était chez nous, à l'Anse-Royale, que nous nous rendions ...

" Et puis tout à coup, le vent se lève. Il devient très mauvais. L'horizon se bouche. La pluie se met à tomber lourdement. La mer se gonfle. Nous courons droit devant nous ... longuement ... jusqu'aux alentours de midi. Le temps se lève. Le mauvais temps nous a complètement écartés de notre route : Il n'y a plus aucune terre en vue ! Alors nous avons navigué, navigué ... Tantôt dans les calmes, tantôt poussés par le vent, nous efforçant sans cesse d'apercevoir une terre ... n'en voyant jamais apparaître aucune ... 

_" Nous avions quelques réserves d'eau. Elles n'étaient pas inépuisables ... Nous avons dû la rationner. Heureusement, les averses sont fréquentes à cette saison : Nous avons recueilli un peu d'eau douce à chaque pluie. Nos réserves de nourriture étaient encore plus réduites ... A l'exception du riz, bien sûr ... dont la cale était pleine ! ... Nous avons mangé du riz ... Et puis nous avons pêché un peu. 

_" Je ne saurais dire pendant combien de temps notre bateau a couru ainsi : Il semblait que nous devions faire le tour de la terre sans jamais apercevoir aucune rivage ! ... Et puis un jour ... Alors que nous n'avions presque plus rien à boire ... Un grand vaisseau se montre à l'horizon ! 









_" C'était un paquebot. A sa poupe, j'ai pu lire le mot "Liverpool" ... Mais je n'ai pas pu voir son nom. Notre Capitaine est monté à son bord. Il a demandé que l'on veuille bien nous embarquer tous. On le lui a refusé. On lui a donné quelques pommes de terre, des oignons et un baril d'eau douce, ainsi que quelques vêtements. On lui a conseillé de faire route au nord-nord-est par rapport à l'endroit où nous trouvions ...





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_"Nous lui avons expliqué soigneusement la route à faire, vers le nord-nord-est pour tenir compte du sens et de la force des courants ... Sauf imprévu, ils devaient arriver par le sud jusqu'à l'une ou l'autre des îles du groupe qu'ils voulaient atteindre ...

_" J'imagine que l'équipage, qui avait été longtemps rationné avant notre rencontre s'est immédiatement mis à boire et à manger jusqu'à satiété complète ... Ils ont dû s'assoupir et dormir pendant que leur bateau s'écartait de sa route : C'est la seule façon d'expliquer que ce bateau, malgré les conditions favorables, ait pu rater sa destination.  













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_"Nous avons continué à naviguer sans savoir où nous nous trouvions. Nous avions perdu toute notion du temps, toute notion des dates ... Jusqu'à ce que toute l'eau douce ait été consommée. Nous avons encore, parfois, eu un peu de pluie. Nous avons, chaque fois, recueilli autant d'eau que nous l'avons pu. Nous avons pêché quelques poissons ... Comme nous n'avions ni eau douce ni combustible, nous avons dû les manger crus. Pour ma part, j'en ai été réduit à boire de l'eau salée. J'en ai bu pendant presque un mois je pense, avant d'être secouru. 

_"Je ne me souviens pas du tout de ce qui s'est passé ... Ni des dates ... Henry Clotilde est mort avant que notre provision de pommes de terre soit épuisée ... Nous avons jeté son corps par-dessus bord. Le Capitaine est mort avant que je ne sois moi-même sauvé. Il ne me restait pas assez de forces pour jeter son corps par-dessus bord. 

_" Avant d'être sauvé, j'avais aperçu deux vapeurs, déjà ... Mais je présume qu'ils ne m'ont pas aperçu : Ils ont poursuivi leur route. 

_" Le sept mai, c'est le "Telemachus" que j'ai aperçu. Il allait très vite. J'ai pensé qu'il allait, lui-aussi, poursuivre sa route. Je n'avais que très peu d'espoir ... Puis je le vis faire demi-tour et revenir. Vous pensez comme ma joie fut immense !



















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_ " Je m'appelle Goodwin. Je commande le "Telemaque", de Liverpool, appartenant à Messieurs Holts. Le sept mai mille neuf cent dix, par 9° 38 de latitude sud et par 65° 34 de longitude est, mon navire a rencontré un bateau, nommé le "See-Queen", du port de Victoria, dans l'île de Mahé des Seychelles. On pouvait, à la lunette, apercevoir un seul homme à bord. Je me suis douté que ce bateau était en difficulté. Je me suis rangé à son côté.

_" Grâce à une ligne, j'ai fait tout de suite descendre une bouteille d'eau. J'ai ensuite fait monter à mon bord l'homme qui était sur le pont de ce bateau. Je lui ai fait donner tous les soins que nécessitait son état et je l'ai emmené jusqu'à Singapour, qui était ma destination. Là-bas, il a été immédiatement pris en charge par le Foyer du Marin et j'ai appris qu'il avait été embarqué sur le "Umvoti" à destination de l'île Maurice, relativement proche des îles Seychelles et reliée à celles-ci par des lignes régulières. Je suis heureux d'avoir pu rendre service à l'un des membres de la communauté seychelloise.



















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_" Il est venu tout près de moi. On m'a descendu une bouteille d'eau. Depuis combien de temps n'avais-je plus d'eau douce ?_ Elle me rendit la vie. On me fit monter à bord du vapeur ...

_" Notre Capitaine était toujours dans le bateau ... Mort ... Pour ma part, je n'aurais pas pu résister bien longtemps encore ! ... Le Commandant du vapeur a fait examiner mon bateau, puis il l'a fait détruire par le feu pour qu'il ne constitue pas un danger à la navigation. A bord du "Telemaque", tout ce que l'on pouvait faire pour moi a été fait. Très vite, je me sentis mieux.  

_" On m'a appris que j'avais été retrouvé à mille quarante milles de Mahé. Comment suis-je arrivé jusque-là ? _ Je l'ignore complètement ! 

_ " Je suis arrivé à l'île Maurice, venant de Singapour, par le navire "Umvoti". J'ai été accueilli au Foyer du Marin et j'y ai été hébergé. Une avance de dix roupies m'a été faite, pour que je puisse acheter quelques affaires en vue de mon voyage de retour vers les Seychelles. Je suis revenu à Victoria par le bateau seychellois "L'Union-La Digue", quittant Maurice le 26 juillet. Vous imaginez mon bonheur, en abordant à Mahé ! ... J'avais quitté mon pays le huit janvier !








Références : Archives Nationales des Seychelles, code B 50, page 51

mercredi 21 août 2019

LE St. ABBS UN FIER VOILIER




LE SAINT ABBS






                         





_" Je ne sais pas si tu peux imaginer ... Je vais te dire ... 

_" Tu as dix-huit ans tout juste ... Tu viens d'être reçu à tes examens militaires ... Tu es désigné pour le service de la Compagnie des Indes ... Ton passage est retenu sur un navire dénommé le Saint-Abbs. C'est un excellent navire. Il doit, dès qu'il aura hissé les voiles, faire route directement vers Bombay, sans escale.

_" Cette année-là, pourtant, l'hiver est exceptionnellement froid : Les hangars et la Tamise elle-même ont gelé ! ... Ce n'est donc que le sept mars que le Saint-Abbs peut se dégager des glaces et gagner Greenwich, où je le rejoins. C'est le début du voyage ... Il y a avec moi deux cadets : Money et Poole et puis trois autres passagers : Bell, Hawes et Hamilton, qui rejoignent la marine indienne.

_" Les tempêtes du mois de mars soufflent sur la Manche avec leur violence habituelle. Mais ensuite, le voyage est agréable jusqu'au Cap. Nous apercevons l'île française qui s'appelle "La Réunion". Elle se nommait autrefois l'île "Bourbon". Elle est superbe avec ses pentes verdoyantes et son curieux sommet volcanique, jaillissant des eaux bleues pour culminer à près de huit mille pieds. Nous glissons, avec une jolie brise ... Je suis loin, à ce moment-là, de penser que le destin me ramènera ici et me donnera l'occasion de mieux connaître cette belle île ...

Nous sommes au mois de juin. Nous sommes entrés dans la zone des alizés du sud-est qui, cette année-là, soufflent avec une violence assez inhabituelle. Le vent est favorable. Le Saint-Abbs file sa meilleure allure, toutes voiles dehors ...






                      




_"Le soir du quatorze juin, je suis assis dans le petit salon, en compagnie des autres passagers ... Vers dix heures, nous rejoignons nos cabines ...

_" Il y a une demi-heure que je dors ... Un effroyable choc, soudain, fait bondir tous les dormeurs de ce malheureux bateau ... Le Saint-Abbs vient de heurter un récif de corail ! ... Il barbotte au-milieu des écueils pleins d'écume ... Le veilleur avait bien, une minute plus tôt, aperçu de l'écume qui moussait à l'avant ... Mais il était bien trop tard pour éviter la catastrophe !

_" Je cours vers l'arrière. Là-bas, la scène est consternante, même pour les coeurs les plus fermes ... Des hommes courent sans raison, çà et là. Des espars se brisent à hauteur de nos oreilles. Des lames colossales emportent tout sur leur passage ... C'est une confusion invraisemblable ! La nuit est d'un noir profond, qu'assombrit encore une pluie diluvienne ... Autour du bateau, on ne voit plus rien ... Que l'écume blanche des rouleaux qui déferlent, se fracassent autour de nous avec d'impitoyables rugissements. Le navire roule terriblement. Nous nous cramponnons aux cordages pour ne pas être balayés par-dessus bord.

_" Petit à petit, le bateau vire sur le récif. Sa proue se dirige face aux vagues. Tout à coup, au moment où la coque est encore en travers, le grand mât, le mât de misaine, le mât d'artimon, toute la mâture se brise et s'abat d'un seul coup, avec un grand bruit. Le pont étant dénudé, le bateau présentant enfin son étrave à la vague, les mouvements deviennent alors moins éprouvants. 










_"Il est minuit maintenant. Depuis deux heures, tous les passagers sont à l'arrière ... en pyjama ! Le navire est gifflé par les vagues ... Chacune nous submerge, chacune brise quelque chose en passant. Trempés, gelés, nous nous risquons à quitter l'arrière et nous nous réfugions dans le salon. La nuit se passe en discussions, en supputations quant à notre probable position géographique ... Il semble bien qu'à ce moment-là, le capitaine et ses officiers l'ignorent complètement ... En fait, ce n'est que beaucoup plus tard, que nous saurons sur quel récif nous avons fait naufrage ... Quant au navire, il est irrémédiablement perdu. Il a talonné durement. Ses ponts sont défoncés. Les cabines sont inondées et la quantité d'eau qu'il y a dans les cales montre qu'à l'évidence le fond du navire est éventré. La terre est donc notre seul espoir. Le matin l'éclaire et nous la révèle proche. Certains désespèrent, d'autres, plus optimistes, conservent l'espoir...

_"La conduite de l'équipage est parfaite : Tout le monde reste discipliné ... Mais la nature impose ses lois : Je m'endors, rêvant sans doute d'un sort meilleur. Je dors jusqu'au matin.




_"Terre ! " crie quelqu'un ... Juste au moment où nous nous réveillons ... Ce cri est accueilli comme une véritable bénédiction : L'espoir revient avec le petit matin !

_" Là ... Nous en sommes sûrs ... Presque sous le vent ... On distingue, sans erreur possible ... L'ombre d'une petite île basse. Dans la lumière encore pâle, elle semble couverte de roseaux ou de bambous que surmonteraient leurs fleurs, comme de grands panaches ... Lorsque le soleil disperse les brumes matinales, on apporte les longues-vues ... Il apparaît clairement qu'il ne s'agit ni de roseaux ni de bambous, mais que d'innombrables vols d'oiseaux de mer planent au-dessus de l'île, au ras du sol ... La lumière devient plus vive. Elle nous découvre une seconde île, plus grande et plus haute, sous le vent ... Elle est un peu plus éloignée ...




_"Nous avons fait naufrage entre ces deux îles, sur le récif qui court sans doute de l'une à l'autre. Nous saurons plus tard que la plus petite est l'île Bird. La plus grande est l'île Juan-de-Nova. Nous nous trouvons dans le groupe des îles Farquhar, situé à deux cents milles au nord-est de Madagascar. Les rouleaux se fracassent sur le récif et le submergent complètement à marée haute. De toute évidence, aucun bateau ne saurait demeurer intact au-milieu de semblables déferlantes. Les vagues énormes, soulevées par les vents du sud-est et poussées jusque là en une course ininterrompue à travers l'Océan-Indien, sur plus d'un millier de milles, s'écrasent sur les écueils qui brisent leur course triomphante. Celui qui n'a pas assisté à pareil spectacle peut difficilement imaginer leur déchaînement. 





_"Le soleil se lève, le treize juin, sur un véritable spectacle de désolation : Le navire est naufragé, démâté, entouré d'épaves ...

_" Le Saint-Abbs possédait trois embarcations : Une baleinière et deux canots, mais l'un de ces derniers a été écrasé lors de la chute des mâts et du gréement. Il ne reste donc plus que la baleinière et un seul canot. La baleinière, qui se trouve sous le pont principal, a servi d'abri aux porcs et aux moutons pendant tout le voyage... Elle n'est pas en excellent état pour prendre la mer ... C'est pourtant elle qui représente notre seul espoir de sauver ceux qui ne savent pas nager car on ne peut même pas envisager de lancer un radeau ... Aucun être vivant n'aurait une chance de tenir sur un radeau : La mer est tellement démontée !










_" La marée atteindra son niveau le plus bas vers midi. Nous tenterons de gagner le récif à cette heure-là ... Tous nos efforts se concentrent en vue de la mise à l'eau de la baleinière ... Il faut d'abord la hisser avec les palans ... La manoeuvre n'est pas facile ! Vers dix heures trente, pourtant, la baleinière a été descendue. Elle flotte le long de la coque du Saint-Abbs. Monsieur Stone, le Maître d'équipage est à son bord avec deux matelots ...

_" Il ne faut pas plus de cinq minutes pour qu'elle soit mise en morceaux ! ... Le Maître d'équipage, évanoui, est remonté le long du bord avec les plus grandes difficultés ... Plus agiles, les deux matelots ont sauté juste à temps. 

_" Les débris de la baleinière restent suspendus ... Pour aujourd'hui, tout espoir de sauvetage est perdu. Monsieur Stone est très affecté : Il ne sait pas nager ! Il désespère et se recroqueville dans un coin ... C'est navrant pour nous tous car Monsieur Stone est très apprécié pour ses grandes qualités de marin. Jamais un après-midi n'a été plus triste ! ... Nous restons assis, contemplant la vague qui bat le navire condamné et le met en pièces ... Les oiseaux de mer tournent autour de nous. Ils crient. On ne perçoit aucune sympathie dans leurs voix discordantes et je ne suis pas dans un état qui me permettrait d'admirer la grâce de leurs évolutions circulaires ... Il est évident qu'ils nous observent avec la curiosité la plus intense. Il n'y a aucun doute là-dessus : Leur va et vient n'a pour seul but que la contemplation d'un spectacle inhabituel ...  

_" Tout a une fin pourtant ... même la journée la plus triste et la plus longue ! Le soleil finit pas se coucher... La nuit tombe. La situation est désespérée ... Le navire est en voie de destruction rapide ... Nul ne peut dire à quel moment, dans combien de temps nous serons précipités dans l'éternité ... Tout est brisé, sur le pont ... A chaque coup de boutoir, suivi la plupart du temps d'un long frémissement, nous voyons arriver notre fin. 

_" Je trouve un endroit qui est resté sec ... Je m'enveloppe dans ma capote et je dors jusqu'au matin ...






_"Il ne nous reste plus qu'une chance ... une seule chance de sauver les vingt huit personnes qui se trouvent à bord ... Heureusement, tous sont des hommes, mais plusieurs ne savent pas nager ...

" L'idée est de lancer à la mer un lourd espar, attaché à une longue ligne et de le laisser dériver jusqu'au récif ... Nous pourrions ainsi établi une communication, précaire bien sûr, avec le récif. 

_"Nous faisons un essai ... L'espar atteint bien le récif mais, lorsque nous hâlons la ligne, nous ne pouvons que constater que l'espar ne s'est pas accroché aux rochers : C'est un échec !

_" Est-ce que nous ne réussirions pas mieux si quelques hommes gagnaient le récif ? ... Le canot, dernière embarcation intacte, représente pour beaucoup d'entre nous le dernier espoir ... 

_" Le temps passe ... Nous sommes le seize juillet. Midi approche. La marée sera à son niveau le plus bas vers une heure ... Il ne semble pas que notre navire, pourtant remarquablement robuste, puisse tenir encore une marée ... A coup sûr il se brisera la nuit prochaine ... Le Capitaine Campbell propose alors de faire lui-même une nouvelle tentative avec le canot. Deux matelots sont désignés pour l'accompagner : Bouche, un Français de Jersey et Edge, un Anglais. 

_" Nous mettons le canot à la mer avec les plus grandes précautions ... Nous le descendons par l'arrière ... A l'instant-même où il est à l'eau, les amarres sont filées ... Le bateau est soulevé sur la crête d'une énorme vague ... Il navigue à travers les écueils, s'approche du récif ... D'un seul coup, il chavire ! ... Le Capitaine et les deux marins gagnent le récif ... Ils y sont maintenant en sécurité, mais le canot est perdu !






_"Nous qui sommes restés à bord, nous assistons alors à une scène étrange et douloureuse ... Ne se préoccupant que de sa sécurité personnelle, le Capitaine n'essaie même pas d'accrocher l'espar ... Il traverse le récif à toute vitesse pour aller jusqu'à l'île Bird, suivi par Edge ... Bouche, le petit Français, reste courageusement, seul, sur le récif, jusqu'à la marée montante...
Mais, seul, que pourrait-il faire ? 

_" Je ne peux pas dire que cette idée d'accrocher un espar m'ait inspiré vraiment confiance ... C'est sans aucun espoir ... Néanmoins le devoir du Capitaine n'en aurait pas moins été de se mettre à la recherche de cet espar. Il devrait bien également tenter de récupérer le canot ... Il ne fait ni l'un, ni l'autre! ... Le seul commentaire que je veux en faire, c'est que, lorsque je devrai traverser le Styx ... Si c'est lui qui gouverne le bac ... Je chercherai un autre passeur ! ...




_"Il ne nous reste plus que très peu de temps pour prendre une décision. Une nouvelle nuit à bord est inimaginable ... Elle signifierait une mot certaine. 

_" Mon ami Bell et moi, nous en tirons la conclusion que notre seule chance est de gagner la côte à la nage. Nous nous préparons aussitôt ... J'enfile une chemise, un gilet, des caleçons de flanelle ... J'attache dans un mouchoir une boîte de lait, une pipe, un peu de tabac ... J'enlève mes chaussures et mes chaussettes ... Avant de quitter le pont, je vais faire mes adieux à Monsieur Stone, le Maître d'équipage. Pauvre homme ! Il n'y a pas de miracle ... Il est au fond du désespoir : Il a une femme et des enfants et, comme il ne sait pas nager, il n'y a pour lui aucun espoir. Je tente de le réconforter en lui disant que Bell et moi, nous accrocherons l'espar dès que nous serons sur le récif ... Après un au-revoir à tous, nous quittons le bord : Je me laisse glisser le long d'un cordage. Bell me suit.





_"Concentré, absorbé par les difficultés d'une telle entreprise, on perd la notion du danger : Les pensées, tout comme les nerfs, se tendent en vue de la réussite. Un adage arabe s'énonce ainsi :

_"Ne dis jamais à ton âme que tu pourrais ne pas réussir ..."

_"C'est une bonne maxime ! ... Par ailleurs, celui qui a la volonté d'aider les autres voit monter en lui une sorte d'exaltation, une sorte d'ivresse, qui permet souvent de se tirer des périls les plus imminents ... Ainsi, je n'ai aucunement conscience de courir d'autres dangers que ceux qui peuvent provenir des vagues et des brisants ... Il y en a pourtant un autre ... Beaucoup plus effrayant ! ... Je ne sais pas si j'aurais eu le courage de l'affronter consciemment ... Plus tard, j'apprendrai ... que la mer grouille de requins !

_"Nous n'avons, Bell et moi, pas plus tôt sauté à l'eau, qu'une énorme vague nous engloutit et nous sépare à jamais ... Plus tard, on me racontera que, pendant que je nageais dans les vagues, ceux qui étaient restés sur le pont virent mon compagnon lever les bras au ciel puis, soudain, disparaître ... Je pense qu'il a été emporté dans les profondeurs par un requin.

_"La première masse d'eau qui m'atteint me submerge ... Elle m'assomme à moitié ... Pendant plusieurs secondes, je suis complètement recouvert ... Je me rends parfaitement compte de ce que serait le résultat de quelques expériences de cette nature:
Lorsque le corps est en danger de mort, l'esprit fonctionne à toute vitesse ... J'ai lu quelque part, je m'en souviens, que la meilleure solution, dans un cas comme celui-ci, est de se jeter en arrière, la tête tournée vers la vague qui arrive ... C'est ce que je fais dès l'arrivée de la vague suivante ... Au lieu d'être submergé et roulé par la vague, je suis projeté en avant et me voila allongé en bonne position lorsque la vague me passe dessus. Je répète la manoeuvre, encore et encore ... Jusqu'à ce que je me rende compte avec bonheur que mes pieds touchent le fond.




_"Mais, alors que je veux gagner la partie émergée du récif, le ressac, à ma profonde horreur, me balaie et me tire en arrière. Au moment où je relève la tête, une cage à poules passe, manquant heurter mon crâne de très peu ... Elle s'échoue dans une anfractuosité du récif ... Je l'agrippe et je m'y cramponne, jusqu'à ce que je sois moi-même projeté sur la partie émergée du récif ... Ma main rencontre alors la main amicale du Français Bouche. Presque aussitôt après moi, Massey, le charpentier du bord, et un matelot Hollandais nommé Harry réussissent la traversée et nous rejoignent. Tous les quatre, nous nous mettons à la recherche de l'espar ... sans le trouver ... Puis nous recherchons le canot ... Il est encastré entre les rochers et nous ne pouvons pas le sauver. Nous y trouvons cependant quelques outils de charpentier et un sac de clous.

_" La marée monte rapidement. Nous devons nous hâter pour gagner l'île. Nous enveloppons nos pieds nus pour pouvoir marcher sur le corail coupant qui nous blesse à chaque pas. C'est de justesse que nous parvenons jusqu'au rivage ... Moi qui suis le dernier, je suis obligé de nager sur les derniers mètres pour atteindre le sable ... Je porte toujours mon sac de clous. Je me traîne jusqu'en haut de la plage ... Je souffle un peu, j'enlève mes pantalons et je les étends au soleil pour les faire sécher ... J'aurais mieux fait de n'en rien faire : L'un des hommes se les approprie et je reste en caleçons de flanelle, avec un mouchoir sur la tête ! ... Voilà un costume léger, parfaitement adapté au climat tropical ! ... Le seul problème, c'est le soleil, qui me brûle les bras et les jambes jusqu'à y provoquer des cloques et des plaies douloureuses. 




_"Nous voici six survivants du Saint-Abbs, rassemblés sur l'île Bird. Il y a le Capitaine, le charpentier, trois matelots et moi ... De tous les passagers, je suis le seul rescapé. 

_" L'île sur laquelle nous avons débarqué est un misérable crachat de sable, bas, dont le diamètre mesure peut-être en tout et pour tout un demi-mille ...




_" Des multitudes d'oiseaux de mer nichent ici. Immobiles sur leurs oeufs, ils couvrent toute la surface de l'île. Quant on passe près d'eux ils ouvrent le bec tout grand et ils crient. On est presque obligé de les chasser de son chemin à coups de pied. Curieux spectacle !

_"Cette nuit-là, nous nous étendons sur le sable cru et nous y dormons à la belle étoile, inconscients de la tragédie qui se poursuit au-milieu des vagues rugissantes. 

_" Le dix sept juin au matin, le jour nous découvre de bien tristes choses ...

_" Le Saint-Abbs s'est brisé. Seule la proue est encore visible sur les écueils. Elle est dressée, presque à la verticale ... Sous le vent, nous distinguons trois hommes ... Ils sont cramponnés à une grande planche du pont ... Sans canot, nous ne pouvons rien pour eux ... Ils dérivent lentement hors de notre vue. Longtemps plus tard, je saurai que l'un de ces hommes a atteint un îlot rocheux. Il y est mort ... de faim, probablement.





_"Après avoir débarqué, nous avons tout notre temps pour explorer notre environnement. C'est un tout petit îlot, très bas, rond et sablonneux. Il émerge de très peu au-dessus de la mer ... Il est évident que nous n'avons aucune chance d'y trouver une source ... Au sud-ouest, il y a quelques buissons rabougris. Ils ne suffisent pas à nous protéger du soleil mais c'est auprès d'eux que nous établissons notre camp. 

_" Nous ignorons notre position exacte. Nous savons pourtant que nous nous trouvons dans la zone des alizés ... Par conséquent, nous avons très peu de chances d'avoir de la pluie. La mousson du sud-ouest, plus au nord, souffle sur les côtes de l'Inde, chargée de lourdes pluies ... Par contre, nous n'avons aucune préoccupation en ce qui concerne la nourriture : Nous n'avons qu'à nous baisser pour ramasser les oiseaux et leurs oeufs !




_"Ces oiseaux appartiennent tous à la même espèce ... Ce sont des sternes je pense, car les fous sont plus gros. D'ailleurs, nous trouverons aussi des fous, plus tard ... Ils perchent sur les arbustes les plus gros de Juan-de-Nova. Nous en mangerons également.

_" Le manque d'eau ... C'est là que se trouve le danger le plus pressant ... Il est à l'origine de nos plus grandes souffrances. La cargaison du Saint-Abbs était constituée en grande partie de spiritueux, de bière et d'huile. Il y avait aussi des coupons de tissu. C'est grâce à tout cela que nous pouvons survivre. Depuis que la coque du bateau a commencé à se disloquer, les caisses de provisions s'échouent les unes après les autres sur le récif de corail et beaucoup s'y brisent. Leur contenu, boites et bouteilles, peut alors être récupéré dans les creux des rochers ... Dès que nous nous en rendons compte, nous commençons à chercher sur le récif, à marée basse et à transporter sur l'île tout ce qui est mangeable ou buvable ... Nous collectons ainsi une petite quantité de vinaigre, d'huile, de confitures, d'olives et même quelques précieuses bouteilles de Champagne ! Avec les pots et les bocaux de confiture, nous constituerons notre batterie de cuisine, dès que nous aurons réussi à faire du feu. Au début, et pour longtemps encore, nous n'avons ni feu ni eau. Nous sommes obligés de dévorer tout crus les oiseaux et leurs oeufs. C'est très peu appétissant car les oiseaux ont un goût de poisson et de rance ...

_" Nos journées sont très monotones. Au petit matin nous partons ramasser quelques oiseaux et des oeufs. Nous les mangeons crus, arrosés d'un liquide quelconque, choisi parmi ceux dont nous disposons. La distribution se fait en parts égales. Parfois il s'agit de brandy, parfois de vinaigre, d'huile encore ... Un peu de champagne les jours de chance ... Les fourrageurs vont jusqu'au récif et ramassent ce qu'ils trouvent. Pour ma part, il m'est impossible de participer à ces expéditions car la plante de mes pieds est déchiquetée par les blessures et chaque pas m'est une torture ... Je suis donc délégué à l'approvisionnement ... J'erre aux alentours, je ramasse des oeufs en choisissant ceux qui, bien que n'étant pas fraîchement pondus, sont encore bons à consommer. Je m'occupe en faisant des fagots de bois sec, dans l'espoir que nous pourrons faire du feu un jour ... Au retour de mes camarades, nous mangieons les oeufs et puis nous faisons une autre distribution de liquide ... Nous buvons dans une noix de coco ramassée quelque part. 


_" Je peux t'affirmer que le brandy, le vinaigre et l'huile n'étanchent pas la soif, bien qu'ils mouillent les lèvres ... Ils l'aggravent plutôt ! ... Nos souffrances augmentent donc sans cesse ... Il nous faut de l'eau !

_" Quelques jours plus tard, notre sort s'améliore un peu : Nous réussissons à faire du feu ! Nous utilisons pour cela une lentille de longue-vue trouvée au fond d'une poche et dont nous nous servons comme d'une loupe. A partir de ce moment, nous ne laisserons jamais notre feu s'éteindre et nous l'utiliserons pour cuire nos aliments. 

_" Nous ramenons du récif quelques grands morceaux de tissu, puis deux énormes espars ... Nous cousons les morceaux de tissu entre eux : Ils servent à nous abriter pour la nuit. Les espars nous serviront à fuir Bird, échappant ainsi à une mort de soif certaine ... Avec mon sac de clous, j'ai également ramené quelques outils de charpentier. Il est donc possible maintenant de construire un radeau rudimentaire. Le résultat de notre travail n'est ni merveilleux ni très fiable, mais nous allons utiliser ce radeau pour traverser jusqu'à Juan-de-Nova avec quelques provisions ...

_" Nous sommes six, sur l'île Bird. nous formons un groupe un tant soit peu hétéroclite : Il y a d'abord le Capitaine, un homme d'aspect assez peu engageant ... C'est le moins que l'on puisse dire ... Il est vêtu de culottes courtes qui lui arrivent aux genoux et d'une chemise. Il s'est noué un mouchoir sur la tête. Ce personnage rustaud ressemble à un véritable pirate ! Il a environ quarante ans et personne ne serait surpris d'apprendre qu'il a été, dans le passé, débarqué pour mauvaise conduite ... Il y a ensuite Massy, le charpentier du bord, qui s'est sauvé à la nage, comme moi. Il est Écossais. C'est un homme calme, réservé, mais il est dépressif et geignard ... Ce qui est excusable d'ailleurs car il a laissé au pays une femme et des enfants. Le petit Français de Jerse, Bouche, est le meilleur de nous tous : toujours gai et toujours plein de ressources ... Il concocte des potages avec des herbes qu'il récolte: Il aurait donné du goût à un fou, même si cela avait été possible ! Le Hollandais, Harry, est d'un naturel très violent. Il raconte des histoires extraordinaires à propos de son histoire personnelle ... A l'en croire, il a été pirate, marchand d'esclaves ... Mais je ne retiens de ses histoires que ce que je crois devoir en retenir ... Il y a sans doute dans tout cela plus d'imagination que de réalité. Lui-aussi est venu à la nage ... Le matelot Edge est un homme honnête. C'est un Cokney de bonne nature. Son vrai nom est Pearce. 


                     
_"Un soir, on entend hurler :

_" Une voile ! "

_" Loin sous le vent, nous apercevons les voiles d'un navire faisant route vers nous. L'excitation est grande, aussitôt ! Nous poussons des cris et nous faisons des signaux ... Tout cela ne sert évidemment à rien du tout car il est bien évident qu'il est impossible que l'on nous voie ou que l'on nous entende ! Un profond désespoir nous envahit tandis que les voiles diminuent, puis disparaissent dans le soleil couchant ... 

_" Un autre événement vient donner de l'animation à notre vie sur notre île : Le Hollandais, échauffé sans doute par le brandy saisit une hache de charpentier ... Il menace le Capitaine en disant qu'il veut lui fendre le crâne ... Le Capitaine s'empare d'une épée, arrivée jusqu'au rivage on ne sait comment ... Il porte une botte aux Hollandais ... Calmement, je pose la main sur l'arme ...

_" Non Harry, arrête ! Nous sommes cinq contre un et nous ne te permettrons pas d'accomplir un meurtre ... Pose ta hache ! "

_" Il la pose ... Cette intervention sera peut-être à porter à mon crédit lorsqu'on jugera mes pêchés au moment du Jugement Dernier !

_" Les jours passent ... Le soleil mord férocement. Il nous fait des cloques aux bras et aux jambes. Il nous couvre de plaies et de croûtes ... Si jamais, un jour, on te donne le choix entre mourir de soif et mourir de faim ... Choisis la faim ! 

_" Comme tu peux bien l'imaginer, nous avons tout notre temps pour observer nos oiseaux de mer et leurs mouvements ! ... Ils volent en bandes et partent à de grandes distances ... Ils reviennent avec un instinct infaillible ...



                    



_" En plus de ceux qui vient sur l'île Bird, il y en a d'autres qui vivent sur Juan-de-Nova. Certains semblent appartenir à une espèce de rapaces : frégates, ou "oiseaux-combattants". D'en haut ils guettent les sternes jusqu'à ce qu'ils plongent et attrapent un poisson. Ces pirates les poursuivent alors jusqu'à ce qu'ils dégorgent leur proie ... Qu'ils saisissent au vol ! ... Pauvres sternes ! ... Nous moralisons à propos de ce pillage des plus faibles par les plus forts ... dans le "meilleur des mondes" ...





_"Cependant, nous avons réussi à assembler une sorte de radeau ... tout au moins quelque chose qui y ressemble ... Nous attendrons les marées de vives-eaux et, quand la mer sera à son niveau le plus bas, nous essaierons, en pataugeant et en traînant ce radeau, de longer le récif jusqu'à Juan-de-Nova, distante de cinq milles peut-être. Juan-de-Nova est plus haute que Bird. Elle est couverte de buissons et de broussailles ... là, nous avons des chances de trouver de l'eau douce ...

_" Je crois que nous nous trouvons sur l'île Bird depuis seize jours lorsque, toutes les conditions favorables étant réunies, nous entreprenons de tirer et de pousser notre radeau en longeant le récif de corail, après y avoir placé précautionneusement nos précieuses provisions ...

_" Je m'enveloppe les pieds avec des chiffons pour les protéger du corail coupant mais la marche et le traînage sont cependant très pénibles ... Par moments, je suis obligé de monter sur le radeau. Nous devons parfois traverser des cuvettes profondes ... Une escorte de requins nous y surveille, mais ils sont timides et peureux ... Un coup sur le nez suffit à les effrayer. 

_" Dans l'après-midi, nous arrivons à Juan-de-Nova. Avant d'explorer notre nouveau domaine, nous nous allongeons pour nous reposer ...




_" L'exploration commence ... L'île n'a aucun relief ... Au centre, nous trouvons quelques mares ... L'eau en est boueuse ... Mais c'est de l'eau douce ! Elle mesure environ trois milles sur un demi-mille de large. Des broussailles et des arbres rabougris la recouvrent. Les oiseaux sont nombreux : Ils perchent sur les arbres et les arbustes. 

_" Nous poussons notre radeau le long du rivage, à travers les eaux peu profondes ... Le lendemain, nous gagnons l'autre extrémité de l'île, où se trouvent une petite éminence, un palmier chétif et quelques mares dont l'eau est saumâtre, mais buvable. Il y a également là une hutte et, bien évidemment, nous décidons d'y installer notre campement. Dans la mer toute proche, il y a un parc à tortues ... Il contient quelques tortues vivantes. 

_" Notre situation se trouve donc améliorée, l'avenir s'annonce avec un peu plus d'espoir : De toute évidence l'île n'est pas abandonnée, elle reçoit périodiquement des visites ...

_" La première nuit, des hurlements nous alarment : Il semble bien qu'ils soient ceux que pousseraient des bêtes sauvages ... Nous découvrirons plus tard qu'il ne s'agit que de chiens revenus à l'état sauvage, qui vivent dans la brousse. Ils doivent rôder la nuit le long des rivages, se nourrissant de crabes ... Le charpentier les rencontrera un jour ... Surpris, il reviendra prudemment au campement. 

_" A partir de ce jour il y a un peu plus de variété dans notre routine quotidienne. Les fous, oiseaux plus gros que ceux de Bird vivent dans la brousse. Nous partons à leur recherche chaque matin, armés de bâtons, pour assurer l'approvisionnement. Ils demeurent stupides, attendant qu'on les assomme ... Mais ils deviennent vite plus rares et nous sommes inquiets pour notre nourriture ... La frégate, autrement dénommée l' "oiseau-combattant" est également l'un des habitants de notre île. Un jour, le Capitaine en ramène une ... Il la mange pour son dîner ... Nous nous sommes beaucoup moqués de lui ! ... A en juger à l'odeur, les fous et les sternes sont moins goûteux, assurément ! 

_" La nuit, nous dormons dans la hutte ... Nous dormirions peut-être moins tranquillement si nous savions qu'elle a été occupée ... par des lépreux !




_"Ces journées harassantes nous ont passablement affaiblis, bien que nous ayons varié notre nourriture en mangeant des tortues ... Notre santé commence à s'en ressentir ...

_"L'impression d'être coupés du reste du monde devient difficilement tolérable ... Nous imaginons parfois de lancer un radeau sur l'océan, plutôt que de traîner une vie si misérable ...

-" Y a-t-il pire que ce que nous vivons ? "

_" Avant de répondre à cette question, que nous nous posons tous, essayez donc de vivre sur une île avec l'espoir pour toute compagnie ! 

_" Une nuit, Harry le Hollandais, fait un rêve : Au petit matin il nous raconte qu'il a vu une voile ... Peut-être a-t-il un don de voyance et de prophétie ? ... Le même jour ... Je suis seul, en train de faire cuire des oiseaux ... J'entends un cri ...

_" Je lève les yeux ... Je vois un homme qui gesticule et qui hurle comme un fou, sur la dune qui nous sert d'observatoire ... Je laisse choir les oiseaux dans le feu ! Je grimpe sur la dune, aussi vite que mes jambes me le permettent ... J'aperçois une goélette ... à l'ancre, tout près de notre île ! ... Enfin, l'heure de la délivrance est venue !

_" Une embarcation légère, montée par des noirs, avec un blanc à la barre aborde le rivage ... C'est en Français que l'on nous interpelle et que nous racontons nos aventures ...


                         
_"La goélette s'appelle la "Marie". C'est un bateau seychellois. Il croisait, à la recherche des tortues de mer ... Le patron, un Créole-Français, nous fait envoyer un peu de nourriture et quelques vêtements ... Ce que ses maigres ressources lui permettent ... 





_" Il accepte, bien entendu, de nous emmener avec lui ... A son bord, nous mangeons du riz ... C'est, je vous l'assure, ce qu'il y a de plus délicieux ... O ! Combien ce riz bouilli nous paraît délicieux !

_" Il me semble que nous embarquons sur la "Marie" le vingt deux juillet mille huit cent cinquante cinq ... Nous avons donc passé trente six jours sur nos îles ! ... C'est avec une grande joie que nous quittons ce repaire de fous et autres oiseaux de mer ... Nous mettons le cap sur les Seychelles ... Malgré ses maigres ressources, le Capitaine de la "Marie" fait tout ce qu'il peut pour subvenir à nos besoins. Nous sommes toujours têtes nues et pieds nus mais, comme nous y sommes habitués, cela ne nous préoccupe guère ... Nous sommes nourris de riz, accompagné de viande de tortue et de poisson salé. 

_" La "Marie" commence par faire route vers le canal du Mozambique, à la recherche d'une équipe de noirs qui ont été laissés sur Astove quelques mois plus tôt pour y chercher des tortues. Le vent est fort, la vieille goélette fait de l'eau ... Le voyage n'est guère plaisant. Au bout de quelques jours, nous sommes à Astove mais il n'y a là aucune trace de vie humaine ... Le Capitaine reprend donc la route des Seychelles, qui se trouvent à une petite centaine de milles dans le nord ... ( Nous apprendrons plus tard que les chasseurs de tortues, manquant de provisions, ont été recueillis par un bateau de passage ... ) Le temps est très mauvais. Nous échappons de justesse à un nouveau naufrage sur un banc de récifs ...





_"Après dix jours de navigation sur ce bateau qui prend l'eau nous voici enfin en vue des Seychelles ... L'Officier de Santé monte à bord ... Il est fort surpris d'y rencontrer des passagers si étranges ... Il repart pour faire son rapport ...









_" Les Seychelles sont administrées par un Commissaire Civil qui est le Capitaine Wade. 

_" Tu imagines ce que je peux ressentir et ce que je peux penser ? ... J'ai la tête nue et les pieds nus ... Je porte une chemise à carreaux et des pantalons trop courts ... Comment ne pas être gêné à l'idée de se présenter ainsi au palais du Gouvernement ? ... Mais, dés qu'il entend raconter mon aventure, le Capitaine Wade m'envoie chercher et me prie, avec la plus grande gentillesse, d'accepter l'hospitalité de sa demeure. 







_" Le Capitaine Campbell et les autres rescapés du Saint-Abbs trouvent également des hôtes accueillants et amicaux. 

-" Je ne tenterai même pas d'évoquer l'amabilité du Capitaine et de Madame Wade pendant la durée de mon séjour aux Seychelles ... Chez Monsieur Griffith, le juge, et en compagnie de sa famille, je trouve aussi les amis les plus chaleureux ... En fait, chacun semble vouloir m'offrir son amitié et me faire oublier ma misère passée ... Tous ensemble, ils y parviennent très bien et, aux Seychelles, je passe quelques-uns des jours les plus heureux de ma vie ... 

_" Un peu plus tard je rejoindrai Bombay par l'île de la Réunion et l'île Maurice ... Ce sera en janvier mille huit cent cinquante six ...