lundi 6 mai 2019

LES ROUSSETTES ....


     


En ce temps-là .... C'était quand ? C'était quand ?

-"C'était bien avant l'arrivée des grands bateaux."

C'était où ? C'était où ?

-" Eh bien, c'était aux îles Seychelles, pardi !"

En ce temps-là, les roussettes étaient comme les rats : Elles trottaient et elles couraient sur le sol, et puis elles grimpaient dans les cocotiers et aussi dans les manguiers.

-"Mais, des roussettes, qu'est-ce que c'est ? "

-"Tu les entends la nuit. Tu les entends couiner, grogner, grincer comme des charnières rouillées. Elles sont dans les manguiers, dans les cocotiers, dans les pappayers. Elles mangent des fruits, elles mangent des fleurs. Au petit matin, elles repartent dans la montagne et leurs ailes lourdes sont noires contre le ciel blanc. 

En ce temps-là, donc, les roussettes n'avaient pas d'ailes. Elles couraient sur leurs pieds, de toute la vitesse de leur petites pattes.On pouvait les voir filer entre les buissons, entre les arbres. Mais personne ne les voyait parce que ... Dans les ^lesn il n'y avait personne ! C'était bien avant l'arrivée des grands bateaux. Il n'y avait que les crocodiles, il n'y avait que les tortues pour voir courir les roussettes à la nuit tombée.







La roussette, au fond, ressemblait à un petit chien, à un petit renard. Elle avait les yeux vifs et les oreilles dressées. Elle avait le poil roux, marqué de noir. Tout comme maintenant. Seulement, elle n'avait pas d'ailes et elle courait.

-"On l'appelle roussette. On l'appelle chauve-souris."

Mais à cette époque, en ce temps-là, je ne sais pas comment on la nommait. D'ailleurs, qui l'aurait nommée ? Il n'y avait personne dans les îles ... que des crocodiles, des tortues et des paille-en-queue. La roussette, elle, dormait tout le jour, la tête en bas, pendue en haut d'un albizzia. 

-" il y avait des albizzias ? "

-" À vrai dire, je ne suis pas sûr qu'il y en avait. Mais les chauves-souris dormaient toute la journée, tout en haut des arbres les plus hauts, sur les sommets des montagnes. Le soir, elles se laissaient glisser jusqu'à terre. Elles grimpaient dans les arbres fruitiers. Elles se goinfraient de de fleurs, elles se goinfraient de fruits, comme aujourd'hui, en poussant des petits cris de plaisir ! "

-"Tu les a vues, les chauves-souris ? Leurs ailes sont des membranes tendues entre leurs doigts. Le jour, comme je l'ai dit, elles sont pendues la tête en bas, accrochées aux branches par les pattes de derrière. Elles s'enveloppent dans leurs ailes noires et se cachent les yeux pour dormir. Elles ne sortent qu'à la nuit.

Mais comme, en ce temps-là, les roussettes n'avaient pas d'ailes ... elles ne volaient pas, c'est évident ! Une nuit, elles se sont aperçues avec affolement qu'elles avaient tout mangé ! Dans les branches, il n'y avait plus un fruit, plus aucun ! Plus une mangue, plus une papaye jaune, plus une papaye rouge, ni un seul avocat ! Il n'y avait même plus une fleur dans les cocotiers !







Le problème était grave : Qu'allait-on manger ? Je crois bien que le jour suivant personne n'a dormi !On s'est rassemblé dans une clairière, à Sans-Souci. On en avait pourtant, des soucis ! Comment faire, et qu'allait-on manger en attendant la prochaine saison des fleurs, la prochaine saison des fruits ? L'assemblée se mit à délibérer.

On voulait bien essayer de manger des racines, des feuilles, des vers, des sauterelles ... Mais ce n'était pas là des nourritures pour des chauves-souris ! On a parlé longtemps, longtemps ... Et puis le soir est arrivé. On n'avait toujours rien trouvé ! Dans les branches on entendait pleurer les bébés roussettes, tant ils avaient faim !

Un jeune mâle n'avait rien dit. C'était un jeune de l'année précédente, aux idées modernes et audacieuses. Il était beau, il était fort et il avait beaucoup d'imagination. Pendant que les autres discouraient, il réfléchissait :

-"Le soir arrive. Le soleil descend, tout au fond, sur l'océan. Il va se coucher derrière l'île voisine dont les arêtes se parent de jaune et de rouge tandis que la montagne devient noire. Et c'est pour cela qu'on l'appelle l'île Silhouette. Dans cette île, il doit bien y avoir des fleurs. Il doit bien y avoir des fruits ... Oui, mais voilà : Comment y aller, dans cette île ?

Cet adolescent était sportif et sûr de lui. Sans rien dire à personne, il est descendu jusqu'à la plage. Il a coupé une feuille de bananier;

-" il faut que j'arrive jusqu'à l'île voisine ! "

Dans la feuille de bananier il s'est taillé des ailes. Il es a fixées entre ses doigts, il les a collées tout au long de ses bras, et puis ... Il s'est envolé ! Il a volé toute la nuit, en battant des ailes d'un vol lourd, comme les roussettes le font encore aujourd'hui. Mais quand l'aurore est arrivée, il était encore très loin de l'île dans laquelle il voulait se rendre, très loin et perdu au-dessus de l'océan. L'aube était déjà dépassée : Le ciel était tout embrasé. Comment faire ? Les chauves-souris ne volent pas pendant le jour, elles ne sortent que pendant la nuit !







Alors, notre roussette est descendue jusqu'à la surface de la mer, qui était bien calme, sans vagues et sans rides. Elle s'est couchée sur le dos, faisant "la planche", comme on dit. Elle a replié ses ailes à demi. Une bise légère les a gonflées. La roussette a navigué comme un voilier, en s'abritant les yeux pour ne pas être aveuglée par la lumière du soleil. Elle est allée jusqu'à l'île Silhouette, celle que l'on voit si bien de la plage de Beauvallon, souvent couronnée de brume le matin et noire au crépuscule, à contre-jour sur fond de nages rouge-orangé.







À Silhouette, il y avait une multitude de fleurs et de fruits. Aucune chauve-souris n'était encore allée jusque là. Le lendemain, notre roussette est retournée chercher toutes ses amies. C'est depuis ce temps-là que les roussettes ont des aies. On les voit tourner dans le ciel, un peu avant la tombée de la nuit. Elles reprennent leur vol un peu avant le lever du soleil.

Mais on dit ... On dit que, parfois, des pêcheurs dans leurs barques aperçoivent un plein jour les chauves-souris sur l'océan, quand il est bien lisse. Elles se laisseraient pousser par la brise, en repliant légèrement leurs ailes pour se protéger les yeux. Elles se rendraient à Silhouette, comme de petits bateaux à voiles.

Certains les auraient entendues, bien loin au large ... Ils racontent qu'elles couinaient, qu'elles grinçaient .... comme de vieilles charnières rouillées !


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