lundi 1 décembre 2014

OCÉAN INDIEN : NAUFRAGE DES SIX SOEURS (INÉDIT)




NOUS BRÛLONS !

































_ "Nous voici au premier août. Il est huit heures du matin. Je viens de quitter mon quart. Mes calculs me situent par 2°18 sud et 61° de longitude est. Je suis las, je m'allonge sur ma couchette et j'attrape un livre au hasard ... Je l'ouvre ... C'est le récit du naufrage de la "Méduse", tout récent encore. J'étais en train de m'apitoyer sur le sort de son malheureux équipage ... Une voix formidable retentit, venant des soutes ;

_" Au feu ! Au feu ! Nous brûlons ! "

A moitié nu, je cours jusqu'au gaillard d'arrière. Mon équipage m'y attend, consterné. Je fais carguer le grand hunier. Je donne l'ordre de puiser de l'eau le long du bord avec des seaux et de faire la chaîne jusqu'à ceux qui se précipitent avec moi dans la cale ... Parvenu sur les lieux du sinistre, je constate que le feu a pris dans des balles de coton, entre le pied du grand mât et l'épontille avant, sous des voiles de rechange. Cet incendie ne peut être dû qu'aux marques, imprimées au fer chaud, que l'on a coutume, aux Seychelles, d'appliquer sur les balles de coton. 

Auprès de moi, il y avait M. Lesage, ancien représentant du gouvernement anglais aux Seychelles. J'aurais dû l'écouter : Il me conseillait de faire fermer hermétiquement toutes les ouvertures et de me diriger vers la terre la plus proche. Hélas, je vois bien, maintenant, que j'aurais dû suivre son conseil ... Mais je ne croyais pas le danger si sérieux que cela, et je persistai dans mon attitude : A tout prix, je voulais essayer de sauver mon bateau ...


























_" Nous déversons une énorme quantité d'eau : On nous en fait parvenir depuis le pont et j'y fais ajouter celle qui était dans les barriques de la cale, normalement prévue pour notre consommation : On roule les fûts et on les défonce sur place. Le feu s'étend, s'étend toujours ! Plus le torrent déversé est important, plus le feu augmente. Les flammes jaillissent de tous les côtés.

_" Bientôt il nous faut évacuer la cale : La fumée nous asphyxie. Remonté sur le pont, je fais fermer les écoutilles, les dromes et même les sabords de la chambre. Tout le monde s'active avec ardeur. Tout à coup, je regarde devant moi : Le feu s'est frayé un passage par la braie du grand mât ... Il prend à l'amure de la grand-voile et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il s'élance dans le gréement. Pour comble de malheur, l'équipage, composé de Lascars, se met à désespérer et se lamente en baissant les bras. Les noirs créoles, ceux sur lesquels je croyais pouvoir compter le plus, poussent des cris aigus, des plaintes déchirantes ...

_"Ah ! Monsieur ! Quel affreux tableau ! Je m'étonne encore, en ce qui me concerne, d'avoir gardé, très claire, la notion de ce qui était mon devoir ... Mon devoir ... C'est à lui seul que je pensais ... Hurlements des hommes, crépitement des flammes, sourd fracas causé par les ravages de l'incendie à l'intérieur du bateau ... Oui, Monsieur, j'étais bouleversé ... Mais je restais calme. Mon âme était déchirée, mais ma pensée demeurait calme, libre et froide.


























_" Après un instant de réflexion, je décidai de faire mettre la chaloupe à la mer avant que les mâts, consumés à leur emplanture, ne s'écroulent. Nous chargerions sur l'embarcation tous les vivres qui nous tomberaient sous la main et nous la filerions le plus loin possible derrière nous afin de la mettre en sécurité. Je ferais ensuite saborder le bateau pour le couler et, grâce aux balles de coton qui flotteraient et aux débris de la mâture, nous construirions un radeau pour les gens qui n'auraient pas pu avoir de place dans la chaloupe.






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